Petraserena : Cinq communes inaugurent un projet d’étapes sur a Via san Martinu

Rédigé le 27/09/2026
Nicole Mari

La commune de Petraserena et quatre communes alentour ont inauguré, le 18 août dernier, lors du Festivale di a Ruralità, un projet d’étapes sur a Via San Martinu, l’itinéraire culturel européen, porté en Corse par u Centru Culturale San Martinu Corsica et son président Christian Andreani, et qui débute à Patrimoniu. L’idée est d’ouvrir un itinéraire d’avenir autour de la figure emblématique de San Martinu dans le monde rural et du patrimoine des seigneurs Cortinchi, pour redonner du souffle à ces communes de l’intérieur, isolées, oubliées et peu peuplées. C’est, à la fois, un enjeu de développement et de solidarité qui intéresse déjà d’autres communes voisines.

Comment valoriser le patrimoine autour d’un projet commun ? En Castagniccia, dans l’ancienne Pieve de la Rogna, incluse aujourd’hui dans la Communauté de communes de l’Oriente, cinq villages ont décidé d’ouvrir un chemin pour relier entre elles des populations que les vicissitudes du temps ont séparées, malgré leur proximité historique, familiale et géographique. Un chemin aussi pour mettre en valeur un patrimoine commun dans un haut lieu de l’histoire des Seigneurs Cortinchi, l’une des cinq grandes seigneuries féodales de Corse qui a marqué la région de sa forte empreinte. C’est sur cette idée, que le 18 août dernier, lors d’une journée du festivale di a ruralità, a été inauguré un projet d’étapes d’A Via San Martinu entre Petraserena, Zuani, Ampriani, Pedicorti et San Andrea. Cet itinéraire culturel européen, qui part de Szombathely en Hongrie jusqu'à Candes-Saint-Martin en France en passant par Tours, relie l'Est à l'Ouest de l'Europe sur plus de 2 500 km autour de la figure emblématique de Saint Martin et des valeurs de partage et de solidarité qu’il incarne. La Corse, qui regorge de patrimoine martinien, est fortement ancrée dans cet itinéraire grâce à l’action inlassable du Centru culturale San Martinu Corsica et de son président fondateur Christian Andreani. La première pierre de l’itinéraire a été posée au pied de l’église éponyme à Patrimoniu et relie, dans sa première étape, la Conca d’Oru à Ville-di-Petrabugnu. Le saint patron de la vigne et des récoltes est aussi très lié à l’histoire de la pieve de la Rogna puisqu’il était aussi le saint patron des seigneurs Cortinchi.
 
Le fief des Cortinchi
« C’est la rencontre de deux idées », explique Bernard Vannucci, maire de Pietraserena. « Cela fait déjà quelques années qu’avec Christian Andreani, nous organisons des éditions du Festival de la Ruralité dans ma commune. Cela restait juste une manifestation culturelle autour d’a Via San Martinu parce que la commune ne possédait pas de lieu lié à saint Martin, nous avions San Roccu, San Petru, mais pas San Martinu. Christian me raconte qu’on est en plein cœur du pays Cortinchi à proximité du château de Petra Larata qui est situé sur un piton rocheux, équidistant d’environ un kilomètre de Pedicorti, de Petraserena et de Zuani, et que saint Martin est le saint protecteur des Cortinchi. D’ailleurs, sur les armoiries des Cortinchi figure le serpent qui rappelle la célèbre anecdote de St Martin terrassant les serpents sur l’île de Gallinaria (Albenga). Et partout sur le territoire, il y a des chapelles san Martinu, des lieux et des fontaines qui portent son nom. Christian me propose de raccrocher l’itinéraire à cette histoire du Moyen Âge corse par un projet souple autour de la mouvance des Cortinchi ». Cinq grandes seigneuries féodales règnent sur la Corse à cette époque : les Biancolacci dans la région de Levie et du Casteddu di Capula, les fameux Cinarchesi de la région de Vicu, les seigneurs Avogari de Gentile à Nonza, les Da Mare du Cap Corse et les Cortinchi. « Petraserena est au centre de la Corse dans une région marquée par le patrimoine des seigneurs Cortinchi et dans laquelle il y a du patrimoine martinien. En plus, Petraserena a une dynamique autour de la restauration de son église San Roccu qui abrite des témoignages d’un baroque extrêmement intéressant. Il y a eu sur ce sujet une conférence passionnante de Michel Edouard Nivaglioni. La commune essaye de valoriser son patrimoine matériel, c’est aussi une commune emblématique d’un patrimoine immatériel fort riche. Les communes autour partagent ce patrimoine martinien et l’histoire des Cortinchi, l’idée est de réunir tout cela pour arriver à mettre en place un projet fléché sur le monde rural », appuie Christian Andreani.
 

Un mur de Berlin
L’idée mûrit dans l’esprit du maire de Petraserena qui prend son petit bâton de pèlerin et va voir les maires des villages d’à côté, notamment le village de Zuani qui est le premier concerné, et Ampriani. « Je voulais un projet qui dépasse la petite animation locale, qui ne m’intéressait pas, pour promouvoir le niveau culturel de ma commune, faire connaître aux gens leur passé, un passé qui peut être un portail vers l’avenir. C’est le cas du projet d’a via San Martinu. Je me suis dit qu’on pouvait construire l’avenir grâce à ces éléments de ce passé très noble et très enrichissant qu’il faut juste faire redécouvrir aux gens pour leur rendre la fierté d’appartenir à ce territoire habité depuis plus d’un millénaire. Avec les habitants du village et quelques amis maires, nous nous sommes dit que ce projet, tel que le proposait Christian, était pour nous, communes reculées de l’intérieur, vivant dans une espèce de no man’s land où nous serions sans passé et sans avenir, une façon de lutter contre cette désespérance. San Martinu, c’est le saint du partage et par rapport à ce que nous sommes, à ce que nous avons été et à ce que nous souhaitons devenir, le partage est très porteur, c’est une valeur très forte à défendre ». A Zuani, village avec une longue histoire, mais aujourd’hui déshérité avec très peu d’habitants, ou encore à Ampriani, Bernard Vannucci reçoit, précise-t-il « un accueil magnifique, une écoute chaleureuse, parce que les gens sont en demande. Ils vivent dans des villages isolés et ont besoin d’ouverture ». Cet accueil le renforce dans son idée. « Ces villages, c’est la même micro région, la même famille, avant les gens se mariaient d’un village à l’autre. Nous avons été séparés par un Mur de Berlin imaginaire depuis l’après-guerre ». Ce mur, c’est l’impossibilité aujourd’hui de se déplacer directement d’un village à l’autre, faute de route carrossable. « Pour aller à Ampriani ou à Zuani qui sont à 2 kilomètres de Petraserena, je suis obligé de redescendre à Aleria, ou de passer par Erbajolo et faire 40 kilomètres. L’aménagement du territoire, tel qu’il a été pensé en Corse avec des pénétrantes, a privilégié ce que la DATAR à l’époque appelait les aménagements en peigne concentrés sur un axe central de la Côte orientale et a abandonné toutes les voies latérales qui reliaient ces villages. Il y a deux heures de route pour aller à Vezzani ou à Antisanti. On s’est dit qu’on allait faire tomber ce mur en ouvrant a Via San Martinu et retrouver un projet commun, une respiration ».
 
Un chemin d’avenir
Le projet est testé avec succès auprès de la population, le 18 août dernier, lors des journées du Festivale di a Ruralità. Près de 200 personnes et les maires des cinq villages sont présents, mais aussi des maires de communes plus éloignées : Scata, lieu cortinchi très emblématique avec son château que fouille actuellement Stéphane Orsini, Sant'Andria di Boziu, Ghjuncaghju… « Tout l’été, il y a des soirées dans nos villages, mais ça fait longtemps que je n’ai pas vu les gens aussi contents de participer à une journée et autant de joie et d’enthousiasme », se félicite le maire de Petraserena. « Tout cela a débouché sur l’envie d’installer cette journée et d’en faire un socle commun à toutes nos communes qui peuvent se revendiquer de l’héritage Cortinchi. L’idée est de construire peu à peu un chemin qui relierait nos communes pour développer entre nous une solidarité, comme c’était le cas avant. Nous avons décidé de travailler pour l’avenir, tous ensemble, autour de projets culturels, mais aussi économiques et touristiques. Cela nous permettrait de nous insérer dans cet itinéraire culturel avec son pendant économique qui serait une capacité d’hébergement à développer. Cela pourrait être aussi un projet européen à défendre tous ensemble ». Déjà sept à huit communes veulent adhérer concrètement au projet. « On souhaiterait d’abord ouvrir le chemin entre Petraserena, Ghjuncaghju et Zuani et relier le sanctuaire de Pancheraccia et la superbe chapelle romane qui se trouve au-dessus. Cet itinéraire, on le construira tous ensemble, et il peut aller très loin ». Une première étape relierait San Ghjuvà à San Petru, et une seconde, San Petru à la chapelle San Martinu située sous le château de Pietra Lerata sur la commune de Zuani. « Ce sera une association informelle, horizontale, avec des liens de proximité entre les gens, et à la demande, en fonction de la proximité et des besoins de chaque village et de chaque population. Chaque année, on fera des petites réunions et l’on décidera du programme de projets à développer en essayant de grandir tous ensemble, pas à pas, doucement, par étape. Ce sera un projet sur la durée, à 20 ou 30 ans, mais l’essentiel est déjà de l’initier. Ce projet ouvre un chemin vers l’avenir que les jeunes ensuite poursuivront. Nous avons demandé aux enfants de planter un châtaignier symbolique pour les y associer dès le début ».
 

Un patrimoine à redécouvrir
Le choix d’un châtaignier n’est pas anodin. Il a été offert par Carine Franchi, du Syndicat AOP Farine de châtaigne corse, mais également mairesse de San Gjuvanni di Muriani, territoire qui abrite un castellu Cortinchi, également intéressée par le projet d’itinéraire. Cet arbre emblématique de l’autonomie alimentaire de la Corse est une façon de souligner l’importance de la terre et la richesse du monde rural aux jeunes générations. « Le but des journées du festivale di a ruralità, c’est de le rappeler pour que la Corse ne soit pas pauvre de ses richesses. Nous faisons comme San Martinu, nous parcourons les campagnes, lentement à la rencontre des populations, et nous proposons des journées thématiques où nous racontons un peu de cette histoire », indique Christian Andreani. A Petraserena, deux conférences ont évoqué ces richesses passées. L’historien Antoine-Marie Graziani a fait un focus sur l’histoire de l’arboriculture dans la région. « On savait très peu de choses sur cette culture des arbres fruitiers, cette conférence nous a ouvert un angle nouveau à travers des archives, notamment sur d’autres variétés dont on parle peu comme la figue ». Stéphane Orsini, chef du service Patrimoine de la Comcom Castagniccia-Casinca, a évoqué l’importance des seigneurs Cortinchi. « Leur fief partait de Zuani, Petraserena, Pancheraccia et arrivait jusqu’à Patrimoniu et Ville-di-Petrabugnu avec le site de la Tozza, une fortification de Guglielmu Cortinchi au 13ème siècle. On sait par des documents d’archives quel était le nombre d’arbalétriers, sa fonction d’ouvrage défensif, on a des témoignages précieux. À partir de la bonne connaissance du territoire, l’idée est de donner des éléments pour faire de la valorisation directe, de mettre en place des petits projets de développement et pour que les populations locales se réapproprient des pans de cette histoire que l’on oublie très vite. On met des siècles à construire un patrimoine, on met quelques années seulement à l’oublier ! ». L’objectif est donc de construire un projet moderne pour répondre à ces deux enjeux de demain : l’autonomie alimentaire et le respect de ce patrimoine. « Une fois restaurés, ces lieux pourront être visités, certaines églises ont des œuvres d’art uniques spécifiques, comme les peintures de Raffalli dans l’église San Roccu. La microrégion abrite le site majeur du sanctuaire de Pancheraccia, ce qui permettrait d’ouvrir un itinéraire organique de la Corse rurale autour d’une forme de tourisme lent avec des éléments de spiritualité et la valorisation du patrimoine rural, comme les moulins et les fontaines », poursuit Christian Andreani.
 
Un tourisme maîtrisé
Le projet d’a Via San Martinu intéresse de plus en plus de communes rurales corses, mais pas seulement. Il a eu récemment les honneurs de la presse internationale, notamment de National Geographic et de Wanderlust Travel Magazine, un magazine de voyage britannique qui met en avant les plus beaux sites de l'UNESCO et les trésors du patrimoine mondial. Ces deux magazines anglophones ont consacré, chacun, un article à cet itinéraire culturel, à son pendant insulaire, u Festivale di a Ruralità, et au patrimoine immatériel de la Corse, comme U Chjam'è Rispondi. « Il faudra dans un avenir proche reposer la question des formes de tourisme pour notre île et penser un tourisme qui touche l’intérieur, un tourisme certes maîtrisé, à petite échelle, mais qui permettrait aux communes du rural d’aménager des sites et des monuments et d’en tirer des revenus. Il existe une forte demande d’itinéraires et de voyages culturels, mais malgré le patrimoine énorme et spécifique de la Corse depuis la Préhistoire, il n’y a pas, chez nous, de tourisme organisé pour le mettre en valeur et le faire découvrir. Nos villages regorgent de richesses, si on les laisse disparaître, ces richesses vont devenir notre pauvreté. Si on les entretient, elles vont perdurer dans le temps. Si on permet à des gens de venir par des petits flux réguliers découvrir l’intérieur de l’île, on peut créer du développement et même des emplois spécifiques. Alors que là, c’est le néant, nos villages se meurent parce qu’ils n’ont aucune perspective. C’est pour cela que je continue à structurer des actions concrètes dans le rural profond avec des petites communes », plaide Christian Andreani. Cette parole, qu’il prêche inlassablement, depuis presque deux décennies, commence à trouver une vraie écoute. « L’itinéraire vient de s’enrichir d’une découverte archéologique de traces du IXème siècle, le temps de St Martin, sur l’île de Gallinaria, saluée par toute la presse italienne. Le certificateur européen des itinéraires sera à Patrimoniu lors d'A San Martinu pour le renouvellement de la certification du Centru Culturale di Corsica », révèle Christian Andreani. Cette année, pour A San Martinu, qui se tiendra comme d’habitude du 8 au 11 novembre, Patrimoniu accueillera un Carrefour de trois itinéraires culturels du Conseil de l'Europe sous l’égide du ministère de la culture dans le cadre de l'Eté de la Saint Martin. Ces trois itinéraires – l’Itinéraire Saint Martin de Tours, l'Itinéraire Destination Napoléon et l'Itinéraire Iter Vitis, la route des vins en Europe - dans le cadre de « CROCEVIA in Patrimoniu » vont se croiser à Patrimoniu, au centre du massif du Pignu, entre deux mers, Méditerranée et Tyrrhénienne, où une borne de l’itinéraire a été déjà inaugurée pour une étape vers Ville-di-Petrabugnu et Bastia.
 
N.M.