Ajaccio : À la Parata, l’avenir de la ferme aquacole de Gloria Maris au cœur d’un nouveau bras de fer

Rédigé le 14/09/2026
Manon Perelli

Alors que Gloria Maris sollicite le renouvellement pour 15 ans de son autorisation d’exploitation de sa ferme aquacole au large des Sanguinaires, les oppositions se multiplient. Ville d’Ajaccio, syndicat mixte du Grand Site et Coordination TERRA ont déposé des avis défavorables dans le cadre d’une enquête publique qui vient d’être prolongée jusqu’au 26 septembre. Face aux critiques, l’entreprise entend bien défendre sa place sur un site où elle est implantée depuis plusieurs décennies.

Ajaccio : À la Parata, l’avenir de la ferme aquacole de Gloria Maris au cœur d’un nouveau bras de fer

(Photos : Paule Santoni)

C’est un dossier qui couve depuis plusieurs années à Ajaccio et qui revient aujourd’hui sur le devant de la scène. Installée au large de la Parata, la ferme marine exploitée par Gloria Maris sollicite le renouvellement pour 15 ans de son autorisation d’exploitation en mer. Une demande soumise à une enquête publique qui devait initialement durer quinze jours, avant d’être prolongée jusqu’au 26 septembre. Or, depuis son ouverture, plusieurs avis défavorables ont été déposés, parmi lesquels ceux de la Ville d’Ajaccio, du syndicat mixte du Grand Site des Îles Sanguinaires et de la pointe de la Parata et de la Coordination Terra, qui rassemble onze associations.
 
Mais derrière cette procédure administrative se joue en réalité un dossier beaucoup plus large, à la croisée de plusieurs enjeux. Celui de l’impact environnemental de la ferme, bien sûr, mais aussi celui du futur visage de la Parata, alors que le Grand Site est justement entré dans une nouvelle phase de réhabilitation. Car ces dernières semaines, le syndicat mixte a lancé un vaste chantier de 2,6 millions d’euros destiné à poursuivre la renaturation du secteur. Démolition de l’ancien ball-trap, suppression de vestiges en béton, restauration de la végétation et des cheminements… L’objectif affiché est de poursuivre le travail engagé depuis plusieurs années afin de redonner au site un caractère aussi naturel que possible et d’effacer progressivement certaines traces des usages passés. Et c’est précisément dans ce paysage que se pose désormais la question du maintien de l’activité aquacole.
 
Un vieux conflit autour de la base à terre
 
L’aquaculture est pourtant implantée depuis longtemps à la Parata. Une première ferme s’y installe au début des années 1990. Gloria Maris arrive sur le secteur en 2002 avant de reprendre quelques années plus tard l’exploitation historique et de regrouper les deux activités. Aujourd’hui, entre 45 et 60 enclos sont exploités selon les cycles de production, pour y élever loups, daurades royales et maigres. La production annuelle se situe entre 880 et 1 120 tonnes, tandis que l’entreprise revendique 46 emplois directes, 30 emplois induits, plus de 9 millions d’euros de chiffre d’affaires et quelque 4 millions d’euros de retombées économiques locales. 
 
Mais le conflit avec la Ville porte depuis plusieurs années sur la partie terrestre de l’exploitation. Depuis 2010, Gloria Maris dispose en effet près du ponton d’un enclos de 589 m² présenté comme provisoire. En janvier 2020, le conseil municipal avait approuvé le principe d’un bail emphytéotique de trente ans sur une parcelle d’environ 5 000 m² afin d’y aménager une véritable base à terre. La municipalité conduite par Stéphane Sbraggia est toutefois revenue sur cette décision en novembre 2022. Avant qu’en décembre dernier le tribunal administratif de Bastia n’annule cette dernière délibération et estime que la décision de 2020 avait créé des droits au bénéfice de Gloria Maris. La ville a fait appel, mais celui-ci n’est pas suspensif. 
 
C’est désormais le maintien de la ferme en mer qui fait débat. Dans son avis versé à l’enquête publique le 4 septembre, la Ville d’Ajaccio considère que la demande ne peut être traitée comme une simple reconduction au regard de la « sensibilité exceptionnelle » du site, de sa fréquentation, de sa valeur paysagère et patrimoniale mais également des enjeux environnementaux qui s’y attachent. Elle s’appuie notamment sur des informations communiquées par l’Office de l’environnement faisant état d’un recul de l’herbier de posidonie dans le secteur. « Cette exploitation soulève les interrogations les plus sérieuses quant à l’impact environnemental de l’activité sur le milieu marin », écrit la municipalité, qui réclame la communication de l’ensemble des études permettant d’évaluer les conséquences de la ferme sur les fonds marins, la qualité de l’eau ou encore les espèces protégées.  La Ville met également en avant l’impact paysager des cages et les nuisances liées aux rotations entre la ferme, le ponton et la base terrestre. Selon elle, les deux activités sont indissociables et son opposition à l’installation à terre conduit donc également à contester le maintien de l’exploitation en mer. 
 

Le Grand Site veut un déplacement de l’activité
 
Même position du côté du syndicat mixte du Grand Site, qui plaide depuis plusieurs années pour un déplacement de la ferme vers un autre secteur. Dans son avis du 8 septembre, celui-ci estime que « cette activité quasi industrielle dans le périmètre actuel et futur du Grand Site est incompatible avec les enjeux paysagers, patrimoniaux et environnementaux ». Il considère notamment que les cages et les installations terrestres vont à l’encontre du travail de reconquête paysagère engagé à la Parata. Le syndicat rappelle aussi les nuisances déjà relevées autour de l’activité à terre, en particulier le croisement entre les flux liés à l’exploitation et ceux des nombreux visiteurs. Sur le volet environnemental, il relève lui aussi que les informations transmises par l’OEC feraient apparaître « un impact réel sur l’herbier de posidonie dans le secteur de l’activité aquacole ». Une position qui entre directement en résonance avec les travaux de réhabilitation aujourd’hui engagés sur le Grand Site.
 
De son côté, pour formuler son avis négatif, la Coordination Terra s’appuie notamment sur des travaux réalisés en 2012 et 2013 qui auraient mis en évidence une dégradation des herbiers aux abords des sites aquacoles et un recul de la posidonie de plusieurs mètres selon les secteurs. « Nous restons dans l’attente d’un nouveau bilan de santé des herbiers de Posidonie sur cette zone, ainsi que d’analyses actualisées sur l’état sanitaire des eaux », écrit le collectif pointant également les données du réseau ROCCH entre 2021 et 2025. À la pointe de la Parata, les concentrations relevées en cadmium seraient selon ces relevés 2,5 fois supérieures à la médiane nationale et celles en zinc 1,7 fois supérieures. Le point figure également parmi les trois plus élevés de Méditerranée pour les PBDE, des polluants organiques persistants. À cela s’ajoutent selon le collectif les premiers résultats d’une étude menée en 2024 et 2025 par le GIS Posidonie et cofinancée par l’OEC et l’Office français de la biodiversité. Celle-ci ferait apparaître une régression de 5,6 mètres de l’herbier à la Parata. Un chiffre que l’OEC invite toutefois à ne pas isoler de son contexte : cette évolution serait multifactorielle et ne pourrait pas être imputée exclusivement à la ferme aquacole.
 
Gloria Maris défend son activité
 
Pour répondre aux critiques, Gloria Maris s’appuie d’abord sur le suivi environnemental réalisé depuis plusieurs années par la STARESO, dont la campagne la plus récente a été menée à l’été 2025 sous les cages, à 300 mètres dans le sens des courants dominants ainsi que sur un troisième point, ajouté à la demande de la ferme, à 300 mètres en direction de la plage.  Et les conclusions sont loin, note Gloria Maris, de décrire la situation dénoncée par ses opposants. En effet, dans son rapport la STARESO constate certes que la posidonie est absente sous les cages, une situation déjà relevée lors des précédentes campagnes et liée à l’ombre générée par les installations, qui empêche la plante d’effectuer sa photosynthèse.  Mais les scientifiques concluent que cet effet demeure « limité et localisé sous les cages ». À 300 mètres, la situation est sensiblement différente. La densité de l’herbier est qualifiée d’« excellente » sur la station historique et de « bonne » sur le point situé vers la plage. La STARESO estime que la vitalité de la posidonie ne semble pas impactée sur ces deux stations et relève même une amélioration au fil du temps, avec un état global passé de bon à très bon à 300 mètres.  Le rapport indique également que la faune et la flore associées « ne semblent pas impactées » par la ferme. Davantage d’individus et d’espèces ont même été observés sous les cages qu’à 300 mètres, ce que les scientifiques attribuent probablement au surplus de matière organique disponible pour leur alimentation. Aucune espèce exotique envahissante n’a par ailleurs été recensée.  Gloria Maris relève de son côté que 63 espèces ont été recensées sur le secteur, dont 45 sous les enclos, et rappelle que ses maigres bénéficient du Label Rouge, lequel implique selon l’entreprise une absence de traitement sur l’ensemble du cycle d’élevage.  Le suivi réalisé en 2025 reste néanmoins ciblé. Contrairement à certaines campagnes précédentes, aucune mesure de la colonne d’eau ou des sédiments n’a été effectuée cette année-là, alors que la STARESO indique que ces paramètres sont également déterminants pour disposer d’une évaluation intégrée, notamment concernant les apports en matière organique. 
 
Sur le reste du dossier aussi, Gloria Maris conteste fermement les arguments avancés par ses opposants. L’entreprise rappelle notamment que la ferme était déjà présente lors de l’obtention du label Grand Site de France et qu’elle l’était toujours lors de son renouvellement en février 2024. Elle souligne également qu’entre 2017 et 2021, un projet de base à terre avait été travaillé au sein d’un comité réunissant la Ville, la direction du Grand Site, les services de l’État, un architecte et Gloria Maris. Selon elle, ce projet architectural avait été validé par l’ensemble des parties prenantes.  Elle refuse donc de porter seule la responsabilité de l’aspect actuel de ses installations terrestres. « Nous partageons les critiques adressées à l’aspect actuel de cette installation », assure Gloria Maris dans un communiqué, en rappelant que l’enclos de 589 m² n’avait vocation à être que provisoire. L’entreprise estime que la situation actuelle résulte justement de l’impossibilité d’obtenir les autorisations nécessaires pour réaliser la nouvelle base qu’elle souhaite construire.  Réagissant aux projets actuellement portés par le syndicat mixte dans le cadre de la réhabilitation de la Parata, l’entreprise assure disposer, depuis la décision du tribunal administratif de Bastia, de droits sur la parcelle concernée jusqu’en 2050 et affirme avoir découvert « avec surprise » la présentation d’un programme d’aménagement prévoyant la disparition de ses installations. « La ferme n’a aucune intention de cesser ses activités à terre à la Parata », prévient-elle, assurant vouloir au contraire les redéployer dans une installation mieux intégrée au Grand Site. « Nous ne demandons aucun privilège : nous demandons que le droit soit respecté et qu’un dialogue s’ouvre. Nous sommes prêts à investir dès demain dans une base à terre exemplaire, conforme aux exigences du Grand Site comme au droit du travail que nous devons à nos équipes », appuie Bastien Riera, directeur de la Ferme Marine des Sanguinaires. 
 
L’entreprise appelle désormais à renouer le dialogue avec la Ville d’Ajaccio, le syndicat mixte, les services de l’État et les associations environnementales. Une volonté qui se heurte pour l’heure à des positions qui semblent de plus en plus éloignées.  L’enquête publique, prolongée jusqu’au 26 septembre, doit désormais permettre de recueillir les dernières observations avant la poursuite de l’instruction du dossier.