Après trois années d’expérimentation en Corse, le programme TIMS a dressé, ce jeudi 10 septembre au centre culturel Edmond Simeoni de Lumiu, le bilan des actions conduites en faveur d’une mobilité durable, inclusive et solidaire. Élus, collectivités, associations et acteurs de terrain ont également ouvert la réflexion sur leur pérennisation et sur les réponses à apporter aux territoires ruraux.
L’étape corse du TIMS Tour 2026, organisée ce jeudi à Lumio, était consacrée aux retours d’expérience et aux perspectives.
En Balagne, dans le Centre Corse et sur le territoire de la Communauté d’agglomération de Bastia, sept expérimentations ont été conduites . Transport d’utilité sociale et solidaire, tiers-lieux en zone rurale, réseau d’ambassadeurs, accompagnement à la mobilité ou encore développement de solutions décarbonées.
« Ne laisser personne sur le bord de la route »
Pour Marie-Florence Dabrin, présidente de Mob In Corsica, la notion de mobilité inclusive doit d’abord être comprise très concrètement.
« La mobilité inclusive, c’est une mobilité qui a pour ambition de ne laisser personne sur le bord de la route».
Derrière cette expression se trouvent des réalités très différentes. Il peut s’agir de personnes géographiquement isolées dans des territoires ruraux dépourvus de transports collectifs, mais aussi de jeunes, de seniors ou simplement de personnes ne disposant pas, temporairement ou durablement, d’un véhicule.
L’expérimentation a également montré que la précarité de mobilité ne se limite pas aux personnes bénéficiant de dispositifs sociaux.« Pour 75 %, il s’agissait de bénéficiaires en difficulté d’insertion ou de demandeurs d’emploi. Mais pour à peu près un quart de nos bénéficiaires, il s’agissait de salariés».
Travailleurs à temps partiel, saisonniers ou personnes disposant d’un emploi peuvent donc eux aussi se retrouver en difficulté pour rejoindre leur lieu de travail.
Une problématique particulièrement sensible en milieu rural
En Balagne, la question de l’organisation des transports se pose avec une acuité particulière. Les situations diffèrent notamment entre les deux intercommunalités. Alors que L’Île-Rousse - Balagne a déjà développé un système de navettes, Calvi-Balagne travaille encore à la structuration de sa politique de mobilité.
Marie-Florence Dabrin rappelle que le plan de mobilité simplifié de cette dernière est en réflexion et qu’un comité des partenaires est en cours de constitution. Pour elle, la présence de l’intercommunalité lors de cette journée doit justement lui permettre de bénéficier des expériences déjà conduites. « L’idée d’avoir mis en œuvre une journée sur les mobilités inclusives, durables et solidaires sur ce territoire-là, c’est bien de leur permettre de s’emparer des solutions qui sont à leur disposition et peut-être de gagner du temps».
Mais trois années d’expérimentation ont surtout permis de tirer une conclusion, il n’existe pas de solution miracle. « Ce que ces trois années nous ont appris, c’est déjà qu’une solution ne suffit pas à elle-même. Il y a une multitude de solutions et de dispositifs qu’il est nécessaire de complémentariser et d’adjoindre les uns aux autres ».
Navettes, transport solidaire, vélo, covoiturage, autopartage ou accompagnement individuel doivent donc être pensés comme les différentes composantes d’une même politique.
L’accompagnement humain aussi important que le transport
Pour la présidente de Mob In Corsica, une autre erreur serait de considérer la mobilité comme un problème uniquement technique. « On ne peut pas apporter que des réponses techniques. Il faut aussi nécessairement proposer de l’accompagnement aux publics qui rencontrent des freins de mobilité».
Cet accompagnement doit permettre aux personnes de connaître les dispositifs existants, de comprendre lesquels correspondent à leur situation et parfois même de dépasser certains freins pour accepter d’y avoir recours.
La réflexion concerne également les collectivités, qui doivent trouver des solutions adaptées à leurs propres territoires tout en veillant à l’utilisation des financements publics. « La solution ne peut pas être une transposition de ce qui est fait sur le territoire d’à côté, sans réflexion plus large. Il s’agit d’argent public».
Jean Brignole « Il faut que tout un chacun se sente en droit de demander »
Présent à Lumiu, Jean Brignole, membre du Conseil économique, social, environnemental et culturel de Corse (CESEC) et élu intercommunal, a de son côté insisté sur un obstacle moins visible, le non-recours.
Certaines personnes, bien qu’isolées ou confrontées à de réelles difficultés de déplacement, hésitent à solliciter les dispositifs proposés par crainte d’être assimilées à des bénéficiaires de l’aide sociale. « Il y a beaucoup de gens qui ne font pas appel aux services parce qu’ils se retiennent, parce qu’ils n’ont pas envie de se montrer comme demandant un service au niveau social».
Pour l’élu, changer cette perception est indispensable. « Le plus grand travail à faire aujourd’hui, c’est communiquer pour que les gens ne se sentent pas exclus de la vie. Il faut vulgariser le système pour que tout un chacun se sente en droit de demander».
Car la fréquentation conditionne aussi la survie des dispositifs. « On peut mettre en place toutes les navettes du monde : si personne ne vient, au bout d’un certain temps, c’est un coût financier ».
Avec un risque supplémentaire, créer un service, habituer la population à son existence puis devoir le supprimer faute d’utilisation ou de moyens.« La pire des choses dans la vie, c’est de donner des opportunités et de les reprendre après ».
Adapter les réponses aux micro-régions
Pour Jean Brignole, la réflexion ne peut par ailleurs être menée uniquement à l’échelle de la Corse ou même d’une intercommunalité. Les besoins diffèrent considérablement d’une micro-région à l’autre. « Le besoin d’un territoire n’est pas forcément le besoin d’un autre. Il faut l’adapter par rapport à la fréquentation, à la population. Tout cela, c’est un maillage sur lequel il faut travailler».
Le train constitue, selon lui, un exemple intéressant d’une mobilité qui entre progressivement dans les habitudes. Des habitants l’utilisent désormais quotidiennement pour rejoindre leur lieu de travail. « Il y a des gens qui habitent chez moi et qui prennent le train tous les matins pour aller travailler. Pourquoi ? Parce que ça coûte moins cher et parce que c’est régulier».
Reste cependant la question des fréquences. Pour attirer davantage d’usagers, les rotations doivent correspondre aux horaires et aux besoins professionnels, ce qui suppose également des moyens matériels supplémentaires.
Passer de l’expérimentation à la pérennisation
Le premier cycle de TIMS achevé, plusieurs pistes ont été mises sur la table à Lumiu, nouveaux tiers-lieux, développement du transport d’utilité sociale et solidaire, location longue durée de vélos à assistance électrique, autopartage porté par les intercommunalités ou encore nouvelles solutions de covoiturage.
Mais au-delà des dispositifs, la principale leçon de ces trois années réside dans leur articulation.« Les acteurs ont besoin de travailler les uns avec les autres, de façon coordonnée et concertée », résume Marie-Florence Dabrin.
La restitution de Lumiu marque ainsi moins la fin de TIMS qu’une nouvelle étape, celle du choix des dispositifs à conserver, adapter ou développer. Avec une question centrale pour les collectivités corses, comment construire des solutions de mobilité suffisamment accessibles pour répondre aux besoins sociaux, suffisamment adaptées aux territoires pour être utilisées et suffisamment efficaces pour pouvoir être financées durablement ?



