À Bastia, « E Zèffare », la rue où le vent faisait aussi la buttaraga

Rédigé le 03/09/2026
Charles Monti

La rue des Zéphyrs porte désormais le nom « E Zèffare - Carrughju Henri Bourdiec ». Derrière cette appellation de « E Zèffare » que tous les Bastiais ne connaissent plus se cache une histoire de vent, de chaleur et de buttaraga. Celle d’un quartier du Marché où, bien avant la climatisation, on connaissait les rues où aller chercher un peu d’air.

Il suffit parfois d’un nom de rue pour faire remonter tout un pan de la mémoire d’une ville.
À Bastia, la rue des Zéphyrs est devenue mardi « E Zèffare - Carrughju Henri Bourdiec », en hommage à Henri Bourdiec, enfant de cette rue et figure bastiaise. Mais sur la nouvelle plaque, deux mots peuvent intriguer : E Zèffare.
Les anciens, eux, savent encore.
Car E Zèffare raconte d’abord une particularité de ce morceau du vieux Bastia : l’air y circulait. Même au plus fort de l'été, lorsque arrivaient i sulleoni, ces journées de chaleur écrasante que l'on qualifierait aujourd'hui de caniculaires, on savait où trouver un courant d'air.
La configuration des immeubles et des rues créait des couloirs naturels. L'air s'engouffrait d'un côté, ressortait de l'autre, gagnait la rue Sisco et le secteur du Vieux-Marché. Aux heures les plus chaudes, certains descendaient tout simplement dans la rue pour profiter de cette fraîcheur.
Une climatisation avant l'heure, sans moteur ni électricité.


Une géographie bastiaise de la fraîcheur
Cette connaissance empirique des courants d'air ne concernait d'ailleurs pas seulement E Zèffare. Dans le Bastia d'autrefois, chacun connaissait ces endroits où la ville respirait.
Il y avait la rue Sisco et son appel d'air vers le Vieux-Marché. La rue de l'Évêché, à la Citadelle, dont l'axe conduit vers la mer. A Muraglietta di Sùgò. Ou encore A Filippina, qui profite de l'air descendant de Teghjime.
Une géographie qui n'apparaissait sur aucune carte météorologique mais que les habitants connaissaient parfaitement.
La question de l'origine exacte du mot Zèffare reste toutefois à manier avec précaution. Le rapprochement avec zéphyr, le Zeffiro italien, est évident. Dans la tradition méditerranéenne, le zéphyr désigne un vent d'ouest, généralement doux. Cela pourrait sembler contradictoire avec le souvenir bastiais d'un air ressenti comme venant de la mer.
Mais la circulation de l'air à l'intérieur d'une ville ne reproduit pas nécessairement la direction du vent observée à une échelle plus large. Relief, orientation des rues et disposition des bâtiments peuvent canaliser les courants et fabriquer localement des passages particulièrement ventilés.
À Bastia, ce sont ces passages que l'expérience quotidienne avait repérés.
Et l'expression est restée : « Ellu sorte di E Zèffare ». Il sort des Zèffare.


Là où l'on préparait la buttaraga
Mais le vent ne faisait pas que rafraîchir les habitants.
Dans cette petite rue du quartier du Marché se préparait aussi une spécialité qui appartient à la mémoire populaire bastiaise : la buttaraga.
Les photographies anciennes en témoignent. Sur l'une d'elles (en haut), hommes, femmes et enfants sont rassemblés autour d'une grande table dressée dans la rue. Les gestes sont collectifs. On travaille les poches d'œufs de poisson qui, après préparation, salage, pressage et séchage, donneront la buttaraga.
L'image dit beaucoup du Bastia de cette époque. La rue est à la fois lieu de passage, atelier et espace de sociabilité. On y travaille ensemble, pratiquement devant la porte des maisons.

Et le courant d'air caractéristique des Zèffare trouve alors une autre utilité : il favorise le séchage de la préparation.
La seconde photographie (ci-contre) montre une autre étape de cette petite économie locale. Trois hommes entourent une grande corbeille remplie de poissons, suspendue à une balance. Le produit de la mer, apporté par le sbutaragatu, arrive, se pèse, se négocie et nourrit tout un savoir-faire dont la buttaraga constitue l'un des produits emblématiques.
À Bastia, on l'a longtemps surnommée « le caviar des pauvres ». Une formule qui raconte elle aussi une époque : un produit issu d'une cuisine populaire et maritime, avant que la poutargue ne devienne ailleurs un mets recherché et parfois coûteux.


De Bastia à l'archipel toscan, un mot qui voyage
Un autre élément ajoute encore à la curiosité du nom. De l'autre côté de la mer Tyrrhénienne, Zeffare apparaît également dans la géographie de l'archipel toscan.
À proximité de Capraia, le nom désigne des hauts-fonds et un secteur rocheux connu sous le nom de Secca delle Zeffare ou Le Zeffare. Plus au sud, sur l'île d'Elbe, Portoferraio possède également un secteur portant le nom de Zeffare.
Il serait hasardeux d'en déduire, sans sources historiques ou linguistiques supplémentaires, une filiation directe avec les Zèffare bastiaises. Mais cette présence du mot de part et d'autre de la mer rappelle combien la langue et la toponymie de Bastia appartiennent à un espace méditerranéen où, durant des siècles, hommes, marchandises et mots ont circulé d'une rive à l'autre.
C'est peut-être aussi ce que raconte aujourd'hui cette plaque.
« E Zèffare - Carrughju Henri Bourdiec » ne donne pas seulement un nouveau nom à une rue. Elle remet au jour celui que la mémoire populaire lui avait donné et rappelle une manière aujourd'hui presque disparue d'habiter Bastia : connaître l'heure du vent, savoir dans quelle rue chercher la fraîcheur, y descendre lorsque i sulleoni devenaient trop lourds et profiter de ces « clims » naturelles que la ville offrait à ceux qui savaient les trouver.
Et, aux Zèffare, utiliser ce même souffle pour faire sécher la buttaraga.
Une petite rue, finalement, où le vent faisait partie de la vie du quartier