Memento Vivere est un recueil de nouvelles bilingues qui à l'instant T fige des moments de vie entre autres de Roccu, Mohamed, Gigi, Julie.
-Diane, votre recueil de nouvelles est un véritable miroir de notre société insulaire avec ces instantanés de vie ?
- Ce serait un peu présomptueux de ma part de considérer que j’ai réussi en quelques lignes à décrire le « véritable » miroir de notre société. Le regard porté sur ces personnages est personnel et si les lecteurs y retrouvent ici et là des mots, des incohérences, des vérités, des paradoxes, bref, de l’humain, c’est que ce regard n’est pas trop erroné.
Si le livre met en scène des personnages que l’on peut situer en Corse, j’aime à penser qu’ils ont aussi une portée universelle et que leurs particularités identitaires se retrouvent sous d’autres formes un peu partout. Alors oui, ils portent en eux un territoire précis mais finalement, ils sont avant tout humains. Dans Dubliners de James Joyce, les descriptions des habitants de Dublin sont très localisées et identitairement marquées. Cependant, les thématiques sont universelles et sans, en aucun moment, me comparer à Joyce, je me suis fait la réflexion que nous avions tendance à limiter notre perception à la société insulaire, sans doute parce que malgré tout, nous avons peur de notre « folklorité ». J’imagine que cela fait partie d’une forme de complexe vis à vis d’un pouvoir politique qui depuis trop longtemps rechigne à trouver dans la diversité de son territoire une richesse formidable et qu’à l’heure actuelle, un gisement d’uranium vaut mieux qu’un site naturel remarquable.
- Pour autant ce choix n'est pas évident d'autant que la série de "portraits" est quand même au vitriol ?
- Ces portraits sont ce que j’appelle, un peu indélicatement pour eux, des pots-pourris. Ils portent en eux un ensemble de traits de caractères un peu forcés – mais finalement pas tant que ça – et ont pour mission de nous interpeller, de nous déranger, de nous crisper mais aussi de nous faire réfléchir, de nous émouvoir, de nous bouleverser.
Si mes petits Frankenstein de mots réussissent à montrer que derrière le personnage qui paraît légèrement caricatural, il y a l’humain, touchant et perdu, c’est que finalement, le miroir n’est pas que celui de notre insularité.
-Même si parfois vous auriez pu tomber dans le cliché ?
-J’aurais pu mais je trouve que je suis bien en-deçà du cliché. Ces personnages sont lus à un instant de leur parcours, comme si on les regardait au microscope, alors s’ils ont le trait un peu grossi, en prenant du recul on réalise assez vite qu’ils ne sont que des ersatz de la réalité, et que celle-ci dépasse malheureusement largement la fiction.
- Des nouvelles qui nous interrogent aussi sur nos choix de vie et ce moment où les/nos existences basculent ?
- La banalité du quotidien de ces personnages illustre combien vivre est complexe. Il n’est pas question d’illustre destinée, de super pouvoir, d’ambition démesurée, en dehors de Petru peut-être, de parcours extraordinaires… Le quotidien est la matière première parce ce que c’est ce qui m’interpelle. La vie impose ses choix plus ou moins consciemment mais nous sommes à un moment donné confrontés à des points de non-retour. Des choix déterminants qui engendreront d’autres choix… Les personnages ne sont que des illustrations de parcours et s’ils permettent une réflexion, c’est le petit plus d’une lecture que j’espère agréable même si parfois dérangeante.
- Se pose aussi dans l'une des nouvelles la question de cette corsitude confrontée à l'acceptation de l'autre qui, tout étant d'origine différente, s'identifie à cette terre ?
- C’est une question déterminante pour moi et j’ai bien peur que ce point de crispation ne soit pas sur le point de s’arranger, ni ici, ni même sur le continent, encore moins en Europe… La peur de l’autre est vive, d’autant plus que le monde bouge à une vitesse vertigineuse. On parle de réchauffement climatique car les périodes glaciaires et interglaciaires - qui ont toujours existées - sont de plus en plus rapprochées et extrêmes. Il faut du temps à tous les organismes pour s’habituer au changement et aujourd’hui, tout va très, trop vite. Les moyens de transports, la technologie, la médecine etc. Si les frontières politiques sont relativement fixées, la plupart sont ouvertes et facilement franchissables. Il devient assez évident que si notre terre d’origine est associée à un danger de mort, il devient vital de trouver un ailleurs plus serein. La Corse étant un territoire relativement petit et déjà malmené par de nombreuses invasions, la peur de voir nos habitudes évoluer trop rapidement est légitime mais encore une fois, il faut prendre du recul et réfléchir non pas en termes d’existence propre mais avoir une vision que j’appelle à 180 degrés. Remettre de la distance sur un fait, enlever l’émotionnel et relativiser nos problématiques. On a peur que la langue corse ne meure et on ne la transmet pas. Pire, on dénigre ceux qui le font car ce ne sera jamais aussi bien qu’avant. Avant quoi ? Et ceux d’avant, ils se posaient ce genre de questions ? Non. Parce qu’ils vivaient leur culture et leur langue et que ce n’était pas un fantasme.
- Pourtant malgré tout, l’espoir ne s’éteint jamais ?
- Non effectivement, d’où le titre d’ailleurs « Memento Vivere » souviens-toi de vivre car c’est aussi un livre sur la résilience et les situations sont traitées avec humour pour dédramatiser justement. L’espoir est vraiment une des facultés humaines, de trouver dans les situations les plus extrêmes, la force et le courage de survivre. Quitter sa terre, traverser les mers sur des coquilles de noix avec en seul bagage son espoir. Affronter la haine et le rejet, faire un deuil impossible, lutter contre le mal-être, sortir de l’emprise, guérir ses blessures physiques ou psychologiques… Toutes les batailles visibles ou invisibles qui sont menées chaque jour autour de nous. Les personnages du livre sont notre quotidien et leurs luttes sont celles de nous tous sans hiérarchie de gravité ni d’importance car ce qui importe n’est pas de savoir qui souffre le plus mais plutôt de savoir ce que l’on fait de toutes ces douleurs. Nous les laissons nous gangréner ou nous nous souvenons de vivre ?
- Si vous deviez résumer votre livre en moins de dix mots ?
- Je dirais : Lisez, faites lire, remettez du papier dans vos vies, faites vivre les petites maisons d’édition, enrichissez vous d’histoires, de vies, de pays et de civilisations. Et si vous avez envie de faire connaissance avec Mohamed, Roccu, Julie, Petru, Gigi et les autres, ils vous attendent pour vous raconter leur histoire.



