À 21 ans, Marie-Laure Mattei Mosconi a poussé la porte du service de la conservation du palais Fesch et a su, instantanément, que sa vie se construirait là. Trente ans plus tard, celle qui dirige aussi les patrimoines de la Ville d'Ajaccio continue de défendre ce musée avec la même conviction, persuadée qu'il reste encore beaucoup à accomplir avant de regarder ailleurs.
Il y a des vocations qui se construisent avec le temps. La sienne est née en une poignée de secondes. Marie-Laure Mattei Mosconi est étudiante aux Arts décoratifs lorsqu'elle arrive au palais Fesch pour un stage de deux mois. Elle se souvient encore du monte-charge, de cette porte qu'elle pousse pour la première fois et de ce rayon de lumière qui vient soudain éclairer les tomettes du couloir. « J'ai mis la main sur la poignée et j'ai su que ma vie allait être là. C'était évident », confie-t-elle aujourd’hui.
Cette scène, elle la raconte avec une précision presque intacte, comme si le temps ne l'avait jamais effacée. Trente ans plus tard, elle emprunte toujours le même chemin pour rejoindre son bureau. Entre-temps, elle est devenue directrice des patrimoines de la Ville d'Ajaccio et conservatrice des musées, mais cette intuition de ses 21 ans ne l'a jamais quittée : « Pas une seule fois je n'ai regretté cette vision. Je suis toujours très heureuse d'être là. »
Pour comprendre cet attachement au palais Fesch, il faut pourtant remonter bien avant Ajaccio, dans les couloirs d'un autre musée. Tous les samedis matin, son père, médecin, l'emmène au palais Longchamp, à Marseille, après ses visites à l'hôpital. La fillette y découvre le Muséum d'histoire naturelle puis le musée des Beaux-Arts. Les œuvres la fascinent, mais ce sont aussi les lieux qui l'imprègnent. « Je me souviens de cette immense fontaine, du parquet qui craquait, des odeurs d'encaustique... C'était un univers dans lequel je me sentais bien. »
Une vocation née dans un musée
À six ou sept ans déjà, elle sait qu'elle travaillera un jour dans un musée. Ce désir d'enfant prend une autre dimension quelques années plus tard, devant l’iconique tableau de Gustave Moreau, Jupiter et Sémélé. Elle n'a alors que onze ans, mais cette rencontre avec le tableau agit comme un choc. « On dit souvent qu'il y a des regardeurs. Moi, j'ai eu l'impression que c'était le tableau qui m'avait embarquée. Je suis tombée dedans. J'y passais des heures à chercher des significations », se souvient Marie-Laure.
Son parcours la mène pourtant loin de la Corse. Après deux années d'arts plastiques à Corte, elle rejoint les Arts décoratifs à Paris avant de partir à Florence se former à la restauration et à la conservation. Elle se spécialise dans les enluminures et le parchemin, poursuit sa formation à la Bibliothèque nationale de France puis découvre la muséographie au Louvre.
Autant d'étapes qui auraient pu ouvrir les portes d'une carrière internationale. Mais dans son esprit, le retour sur l’île n'a jamais cessé d'être une évidence : « Ce que j'avais appris, il fallait que je revienne le mettre au service de ce musée. J'avais dit, à la fin de mon stage : "Je reviendrai." Et je suis revenue. »
Au fil du temps, les responsabilités changent. Restauratrice de formation, elle troque peu à peu les gestes minutieux de l'atelier contre les décisions d'une conservatrice puis d'une directrice. Un passage qu'elle n'évoque pas sans une pointe de nostalgie : « Au départ, pendant près de cinq ans, j'ai eu l'impression de perdre quelque chose. Avant, je faisais travailler mes mains ; d'un seul coup, je ne faisais plus travailler que ma tête. Mes amies restauratrices me disent qu'elles rêvent encore de leurs gestes. Moi, je les ai perdus », confie-t-elle.
Le retour comme une évidence
Pour cette insulaire, le palais Fesch n'est pas un musée comme les autres. Seul musée des Beaux-Arts de Corse, il porte une responsabilité particulière sur un territoire où l'offre culturelle ne peut être comparée à celle du continent. « Ici, on ne prend pas un train pour aller voir une autre grande collection. Le cardinal Fesch avait compris cette réalité lorsqu'il a légué ses œuvres à Ajaccio, explique Marie-Laure Mattei Mosconi. Il voulait que ceux qui ne pouvaient pas traverser la mer aient malgré tout accès à la peinture. Continuer cette mission est quelque chose de merveilleux. »
Et si elle accueille chaque année des milliers de touristes, ce sont pourtant les Corses qu'elle place au cœur de son projet. Les familles, les scolaires, les habitants du nord comme du sud de l'île. « Un musée doit conserver son exigence scientifique, mais il doit aussi parler à tous. C'est indispensable si l'on veut construire le musée de demain. » Car les défis ne manquent pas, les difficultés non plus d’ailleurs. Entre les contraintes budgétaires, la conservation des collections, les restaurations, les expositions et les nouvelles attentes du public, elle sait que les prochaines années obligeront les musées à se réinventer.
Pour autant, elle ne regarde pas encore vers la suite. S'il lui reste bien un chantier, c'est celui du cardinal Fesch. Elle rêve de raconter enfin l'histoire de cet immense collectionneur, dont les quelque 16 000 tableaux ont été dispersés au fil du temps, et de réunir un jour une partie de cet héritage dans une grande exposition. Elle imagine aussi un parcours à travers la Corse, reliant les nombreuses églises qui conservent encore des œuvres de cette collection. « On dit beaucoup de choses fausses sur le cardinal Fesch. J'aimerais réussir à réhabiliter son image avant de partir. »
Faire vivre un héritage
Lorsqu'on lui demande naïvement si elle se verrait un jour diriger un musée à l’instar du Louvre, la réponse vient presque naturellement : « Aujourd'hui, je n'ai pas fini ici. J'ai encore deux ou trois choses à faire. Après, pourquoi pas... mais il y a des gens qui y sont certainement plus destinés que moi. »
L'essentiel est ailleurs. Dans ce palais qu'elle a choisi il y a trente ans. Dans cette collection qu'elle continue de défendre avec la même passion. Dans cette envie de transmettre un musée vivant à ceux qui lui succéderont. « À la fin, je ne veux pas qu'on se souvienne de moi. J'aimerais simplement que la personne qui prendra ma suite puisse se dire : ‘On va s'amuser. Tout ce qui devait être fait a été fait’ », conclue la passionnée.
Le Louvre viendra peut-être un jour. Ou peut-être pas. Au fond, cela importe peu. Car avant de regarder vers Paris, Marie-Laure Mattei Mosconi a encore rendez-vous avec le palais Fesch. Comme si la promesse née, un matin, dans un rayon de lumière sur des tomettes ajacciennes n'avait pas encore livré tout ce qu'elle avait à offrir.
Cette scène, elle la raconte avec une précision presque intacte, comme si le temps ne l'avait jamais effacée. Trente ans plus tard, elle emprunte toujours le même chemin pour rejoindre son bureau. Entre-temps, elle est devenue directrice des patrimoines de la Ville d'Ajaccio et conservatrice des musées, mais cette intuition de ses 21 ans ne l'a jamais quittée : « Pas une seule fois je n'ai regretté cette vision. Je suis toujours très heureuse d'être là. »
Pour comprendre cet attachement au palais Fesch, il faut pourtant remonter bien avant Ajaccio, dans les couloirs d'un autre musée. Tous les samedis matin, son père, médecin, l'emmène au palais Longchamp, à Marseille, après ses visites à l'hôpital. La fillette y découvre le Muséum d'histoire naturelle puis le musée des Beaux-Arts. Les œuvres la fascinent, mais ce sont aussi les lieux qui l'imprègnent. « Je me souviens de cette immense fontaine, du parquet qui craquait, des odeurs d'encaustique... C'était un univers dans lequel je me sentais bien. »
Une vocation née dans un musée
À six ou sept ans déjà, elle sait qu'elle travaillera un jour dans un musée. Ce désir d'enfant prend une autre dimension quelques années plus tard, devant l’iconique tableau de Gustave Moreau, Jupiter et Sémélé. Elle n'a alors que onze ans, mais cette rencontre avec le tableau agit comme un choc. « On dit souvent qu'il y a des regardeurs. Moi, j'ai eu l'impression que c'était le tableau qui m'avait embarquée. Je suis tombée dedans. J'y passais des heures à chercher des significations », se souvient Marie-Laure.
Son parcours la mène pourtant loin de la Corse. Après deux années d'arts plastiques à Corte, elle rejoint les Arts décoratifs à Paris avant de partir à Florence se former à la restauration et à la conservation. Elle se spécialise dans les enluminures et le parchemin, poursuit sa formation à la Bibliothèque nationale de France puis découvre la muséographie au Louvre.
Autant d'étapes qui auraient pu ouvrir les portes d'une carrière internationale. Mais dans son esprit, le retour sur l’île n'a jamais cessé d'être une évidence : « Ce que j'avais appris, il fallait que je revienne le mettre au service de ce musée. J'avais dit, à la fin de mon stage : "Je reviendrai." Et je suis revenue. »
Au fil du temps, les responsabilités changent. Restauratrice de formation, elle troque peu à peu les gestes minutieux de l'atelier contre les décisions d'une conservatrice puis d'une directrice. Un passage qu'elle n'évoque pas sans une pointe de nostalgie : « Au départ, pendant près de cinq ans, j'ai eu l'impression de perdre quelque chose. Avant, je faisais travailler mes mains ; d'un seul coup, je ne faisais plus travailler que ma tête. Mes amies restauratrices me disent qu'elles rêvent encore de leurs gestes. Moi, je les ai perdus », confie-t-elle.
Le retour comme une évidence
Pour cette insulaire, le palais Fesch n'est pas un musée comme les autres. Seul musée des Beaux-Arts de Corse, il porte une responsabilité particulière sur un territoire où l'offre culturelle ne peut être comparée à celle du continent. « Ici, on ne prend pas un train pour aller voir une autre grande collection. Le cardinal Fesch avait compris cette réalité lorsqu'il a légué ses œuvres à Ajaccio, explique Marie-Laure Mattei Mosconi. Il voulait que ceux qui ne pouvaient pas traverser la mer aient malgré tout accès à la peinture. Continuer cette mission est quelque chose de merveilleux. »
Et si elle accueille chaque année des milliers de touristes, ce sont pourtant les Corses qu'elle place au cœur de son projet. Les familles, les scolaires, les habitants du nord comme du sud de l'île. « Un musée doit conserver son exigence scientifique, mais il doit aussi parler à tous. C'est indispensable si l'on veut construire le musée de demain. » Car les défis ne manquent pas, les difficultés non plus d’ailleurs. Entre les contraintes budgétaires, la conservation des collections, les restaurations, les expositions et les nouvelles attentes du public, elle sait que les prochaines années obligeront les musées à se réinventer.
Pour autant, elle ne regarde pas encore vers la suite. S'il lui reste bien un chantier, c'est celui du cardinal Fesch. Elle rêve de raconter enfin l'histoire de cet immense collectionneur, dont les quelque 16 000 tableaux ont été dispersés au fil du temps, et de réunir un jour une partie de cet héritage dans une grande exposition. Elle imagine aussi un parcours à travers la Corse, reliant les nombreuses églises qui conservent encore des œuvres de cette collection. « On dit beaucoup de choses fausses sur le cardinal Fesch. J'aimerais réussir à réhabiliter son image avant de partir. »
Faire vivre un héritage
Lorsqu'on lui demande naïvement si elle se verrait un jour diriger un musée à l’instar du Louvre, la réponse vient presque naturellement : « Aujourd'hui, je n'ai pas fini ici. J'ai encore deux ou trois choses à faire. Après, pourquoi pas... mais il y a des gens qui y sont certainement plus destinés que moi. »
L'essentiel est ailleurs. Dans ce palais qu'elle a choisi il y a trente ans. Dans cette collection qu'elle continue de défendre avec la même passion. Dans cette envie de transmettre un musée vivant à ceux qui lui succéderont. « À la fin, je ne veux pas qu'on se souvienne de moi. J'aimerais simplement que la personne qui prendra ma suite puisse se dire : ‘On va s'amuser. Tout ce qui devait être fait a été fait’ », conclue la passionnée.
Le Louvre viendra peut-être un jour. Ou peut-être pas. Au fond, cela importe peu. Car avant de regarder vers Paris, Marie-Laure Mattei Mosconi a encore rendez-vous avec le palais Fesch. Comme si la promesse née, un matin, dans un rayon de lumière sur des tomettes ajacciennes n'avait pas encore livré tout ce qu'elle avait à offrir.



