Deux jours après le vote solennel de l'Assemblée nationale en faveur du projet de loi constitutionnelle ouvrant la voie à un statut d'autonomie pour la Corse au sein de la République, le débat s'est poursuivi ce jeudi dans l'hémicycle de l'Assemblée de Corse. Si la majorité territoriale a salué une étape historique, les échanges ont surtout porté sur la suite du processus, les compromis consentis et les obstacles qui restent à franchir avant un éventuel aboutissement.
Après le vote solennel de l'Assemblée nationale en faveur du projet de loi constitutionnelle ouvrant la voie à un statut d'autonomie pour la Corse au sein de la République mardi, le match retour se jouait ce jeudi dans l'hémicycle de l'Assemblée de Corse. Si l'heure était naturellement au satisfecit pour la majorité territoriale, les élus ont surtout insisté sur la suite du processus. « Il me semble que nous sommes là où nous voulions être, même si le parcours a été long, parfois difficile », a ainsi introduit Gilles Giovannangeli, soulignant que le vote intervenu à l'Assemblée nationale démontre qu'« à ce stade, ce parcours est réussi ». Un scrutin adopté par « une majorité incontestable », mais qui rappelle aussi, selon le président du Conseil exécutif, que « le chemin qui reste à parcourir sera tout aussi long et tout aussi difficile ». Dans la foulée, il a insisté sur « la force du collectif », saluant le travail mené « à la quasi-unanimité » par le Conseil exécutif et les différents groupes de l'Assemblée de Corse. Il a également tenu à remercier l'ensemble des parlementaires ayant soutenu le texte, évoquant notamment « l'engagement fort » de Laurent Marcangeli, qu'il juge « décisif, y compris dans le vote de son groupe parlementaire », ainsi que celui des députés nationalistes. Même hommage aux maires corses, dont la motion de soutien à l'autonomie a, selon lui, constitué un apport « décisif » dans les jours précédant le scrutin. Pour Gilles Giovannangeli, cette dynamique doit désormais être entretenue. « En politique, comme en sport, la dynamique est importante », a-t-il lancé, avant d'annoncer la volonté de l'Exécutif d'aller « à la rencontre des Corses », des élus et de la société civile afin d'expliquer la démarche engagée, de préparer les débats au Sénat et de commencer à travailler sur la future loi organique.
Lors des débats, le président de Core in Fronte, Paul-Félix Benedetti, a lui aussi salué le vote intervenu mardi à Paris. « Je considère qu'il s'est passé un bon match à Paris que nous avons gagné », a-t-il lancé, tout en reconnaissant que « l'on trouvera toujours des défaillances et des défauts ». Mais pour l'élu indépendantiste, l'essentiel demeure la portée politique du texte. « Une langue est faite pour se faire comprendre. Elle est faite de mots, de déclinaisons, de conjugaison. On peut tout interpréter, mais le but du langage est de se faire comprendre. Et moi lorsque dans un texte, écrit en bon ou en mauvais français, bien ou mal accordé, avec des adjectifs, des verbes ou des proverbes qui ne sont peut-être pas adaptés, on écrit qu’il y a un groupe humain – que l’on appelle communauté, que l’on appelle peuple ou comme on veut – qui est sur une terre qui s’appelle la Corse, qu’on lui concède qu’il a un lien fort à une langue, à une histoire et à sa terre, je considère déjà que j’ai franchi un grand pas dans mon combat historique pour une reconquête de souveraineté », a-t-il affirmé estimant également que le principe d'une autonomie permettant de « promulguer des normes » signifie « tout simplement que l'on peut faire des lois », jugeant que « ceux qui ne veulent pas le voir sont des piteux juristes ou des personnes malhonnêtes ». S'il reconnaît « quelques faux pas » dans les débats parlementaires, Paul-Félix Benedetti estime ainsi qu'ils « n'enlèvent rien à la portée du texte » ni « à un combat historique de cinquante ans ». « Moi je suis toujours indépendantiste », a-t-il rappelé, considérant que la souveraineté relève « d'un autre match » qui « passe par des traités et non des statuts ». Pour autant, il voit dans ce vote « la première étape d'une feuille de route ». « Ce n'est pas la fin d'un combat, mais c'est la fin d'un cycle », a-t-il insisté, indiquant que malgré « l'étroitesse du texte », il y voit « une avancée politique » et considère que le vote de 270 députés constitue « une victoire pour la Corse » et « quelque chose de politiquement très fort ».
Dans un registre plus pragmatique, la non-inscrite Julia Tiberi a estimé que la question n'est pas seulement de savoir si la Corse a obtenu tout ce qu'elle réclamait, mais si ce texte peut faire avancer la Corse. « Les Corses souffrent non pas de symboles ou de mots, mais de ne pas pouvoir se loger décemment ou tout court, des prix des carburants à la pompe, de la précarité énergétique, du coût de la vie », a-t-elle martelé, estimant qu'une autonomie adossée à une loi organique « à la hauteur » pourrait permettre « de changer, de modifier, d'améliorer le quotidien des Corses ».
Les compromis au coeur des débats
Derrière elle, Jean-Christophe Angelini a, pour sa part, livré une analyse articulée autour de « regrets, acquis et perspectives ». Le président d'Avanzemu ainsi reconnu que les parlementaires corses avaient dû consentir à des compromis. « Nous avons dit pendant des années qu'il ne fallait pas de compromis sur le compromis. Et il a pourtant fallu en faire. Si j'avais été à la place de nos députés, j'aurais peut-être fait la même chose. Il y a eu un esprit de responsabilité. L'histoire nous dira si on est allé trop loin ou pas assez. Et on sait tous qu'il nous faudra faire de nouveaux compromis », a-t-il concédé. S'il dit partager « une partie des réserves » exprimées dans l'hémicycle, il refuse en revanche que l'on puisse considérer que les nationalistes aient renoncé à l'essentiel. « Personne ne peut dire que l'on a bradé un demi-siècle de lutte sur l'autel d'une compromission sans nom », a-t-il insisté. Pour lui, cette séquence valide surtout « le principe d'une solution politique négociée », longtemps rejeté au sein même du mouvement nationaliste. « Le temps n'est pas si éloigné où beaucoup de nationalistes pensaient que c'était une lubie, une chimère, voire un signe de compromission ou de trahison ». Le leader d'Avanzemu a également estimé que le vote de l'Assemblée nationale démontre qu'« un des États les plus archaïques d'Europe sur cette question a été capable d'évoluer ». « Cette idée qu'après un demi-siècle de rapport de force on soit arrivé à ce résultat-là a politiquement un sens plus profond que chacun des termes pris séparément ou ensemble de l'écriture validée au Palais Bourbon », a-t-il appuyé.
À l'inverse, Jean-Martin Mondoloni a estimé que la majorité se satisfaisait trop facilement du texte adopté. « Il est pour nous savoureux de voir beaucoup d'entre vous se contenter de ce que cette montagne ait accouché de sourires », a ironisé le président d'Un Soffiu Novu. S'il reconnaît que « la série de compromis était nécessaire » dans le travail parlementaire, il regrette que certaines évolutions aient vidé le texte de sa portée initiale. Citant notamment la formule du « lien singulier à la terre corse », il a jugé qu'elle n'a aujourd'hui plus la même dimension politique. « Le couple qui s'est installé l'année dernière a déjà un lien singulier à la terre corse. Ce n'est quand même pas la même approche et la même dimension symbolico-politique que ce que nous avions écrit », a-t-il lancé. L'élu a par ailleurs regretté que les tenants et aboutissants de cette évolution constitutionnelle n’ait pas été expliqué aux Corses. « On ne va pas créer les conditions pour avoir un processus abouti en continuant de jouer masqué sur ce que vous demandez », a-t-il grincé en reprochant à l’Exécutif de rester vague sur ce qu’il souhaite à travers cette évolution et sur ce qui pourrait raisonnablement être obtenu. « Vous êtes en train de distiller un niveau d’illusion dans l’opinion publique qui elle entrainer le chaos », a-t-il avertit en invitant à prendre la mesure de la désillusion qui pourrait naitre après le passage du texte sous les fourches caudines du Sénat.
Mais la charge la plus forte est sans surprise venue de Josepha Giacometti Piredda. La représentante de Nazione dans l'hémicycle a expliqué que son opposition au texte ne tenait ni à son engagement indépendantiste qui « peut tout à fait considérer que l'autonomie peut être une étape transitoire acceptable », ni au principe du compromis, mais bien au contenu même de la réforme. « Ce n'est pas en affaiblissant les positions qu'on désarme les jacobins les plus rétrogrades. Vous les avez vus, ils se sont déchaînés en Corse comme en France », a-t-elle tancé. Très sceptique notamment sur la portée juridique de la formule « un lien singulier à sa terre », elle a considéré que cette notion indispensable relève désormais « du folklore ». « J’ai entendu « nous avons préservé l’essentiel ». Moi je vous demande très sincèrement qu’est-ce que c’est l’essentiel aujourd’hui ? Le pour qui on l’a sacrifié : le peuple à la trappe. Le pour quoi : aucun droit n’est aujourd’hui inscrit dans ce texte. Le comment : sur le pouvoir législatif les débats sont restés flous et on a renvoyé ça au Sénat qui à mon avis ne va en faire qu’une bouchée. Qu’est ce qui est acceptable dans ce qui reste ? », a-t-elle lancé à l'adresse de la majorité avant de reprendre : « Pour moi ce n’est déjà plus acceptable. Mais pour vous c’est quand que ce n’est plus acceptable ? Où est la limite ? Où dites vous stop ? Aujourd’hui ce n’est pas un pas que l’on franchit c’est un piège ».
Pour Fà Populu Inseme, Romain Colonna a de son côté rappelé que la « boussole politique » de la majorité restait la délibération « Autonomia » votée le 5 juillet 2023 par l'Assemblée de Corse, mais que face à « l'incapacité de l'État à penser la gestion d'une minorité historique, culturelle et linguistique sur sa terre », elle a assumé le choix du compromis. « Il y avait deux solutions. La première était que nous nous en allions, en disant que le compromis ne nous intéresse pas, que nous avons été élus démocratiquement, et qu'il faut tout prendre sinon rien. Nous n'avons pas choisi cette voie-là. En responsabilité, et nous sommes convaincus que nous avons bien fait, nous nous sommes assis autour de la table et nous avons dit que nous étions prêts aujourd'hui à laisser certaines choses en discussion, mais que nous devions nous accorder sur un accord politique qui puisse apporter une solution politique à ce pays, à ses enfants, donner d'espoir, nous permettre d'avancer, nous permettre de favoriser la prospérité de notre peuple et de maintenir l'essentiel sur les questions linguistiques, identitaires, de pouvoir se projeter pour les années à venir
», a-t-il expliqué.
« Faire le pari de l'espoir »
En clôture des débats, Gilles Simeoni a tenu à affirmer haut et fort que ce qui s'est passé mardi à l'Assemblée nationale constitue « un vote historique ». « Ce n'est pas nous qui le disons. Ce sont l'ensemble des observateurs français, étrangers et internationaux. L'Assemblée nationale, à une large majorité, a voté un texte en faveur de l'autonomie de la Corse, une autonomie avec pouvoir législatif. Et ce faisant, elle a entériné, pour une large part, la légitimité historique d'un combat mené dans l'île depuis des décennies », a-t-il insisté. Reconnaissant que « le chemin que nous avons choisi d'emprunter est un chemin long et difficile », il a rappelé que les nationalistes avaient toujours assumé une stratégie de construction progressive. « Quelques fois même, il pourrait être désespérant, sauf que la récurrence des difficultés ne nous désespère jamais, parce que nous avons la foi dans ce peuple et dans cette terre. Nous essayons d'accomplir, pas à pas, de nous rapprocher des objectifs qui sont les nôtres, et dont nous savons qu'ils doivent se construire patiemment au fil du temps et par la démocratie ».
Répondant aux critiques de Jean-Martin Mondoloni, le conseiller exécutif en charge de l'autonomie a par ailleurs rejeté toute vision pessimiste du processus. « À chaque pas que nous franchissons, vous nous expliquez pourquoi nous allons échouer lors du suivant. J'y vois peut-être une forme de pessimisme dont je voudrais vous affranchir et vous inviter, comme nous, à faire le pari de l'espoir », a-t-il lancé, tout en reconnaissant que « rien n'est acquis ». Puis face aux inquiétudes exprimées par Josepha Giacometti Piredda sur le statut de résident et le « lien singulier à la terre corse », Gilles Simeoni a assuré que l'accord politique conclu avec l'État devait précisément permettre l'adoption d'une loi organique ouvrant la voie à un véritable statut de résident. Il a rappelé que l'objectif de la majorité restait également d'aboutir à un statut permettant à la langue corse d'être officielle sur le territoire de l'île « à travers un bilinguisme apaisé et progressif », ainsi qu'à un statut de résident « fondé sur la résidence et une durée de résidence », et non sur « le droit du sang ».
Gilles Simeoni a également tenu à répondre aux mises en garde sur un éventuel « chaos » en cas d'échec du processus. « Nous avons tout fait pour sortir la Corse du chaos. Parce que le chaos, c'est une chose de le commenter depuis Paris, et c'en est une autre de le vivre ici, avec nos enfants ou nos petits-enfants qui risquent d'y être confrontés. Donc s'il y a des gens qui veulent éviter à tout prix le chaos, et s'il y a des gens qui veulent construire une Corse de paix, d'émancipation et de démocratie, ils sont ici, sur tous ces bancs. Et ça, personne n'a le droit d'en douter ». Avant de conclure sur une note résolument optimiste : « Oui, il nous reste du travail. Mais aujourd'hui, plus que jamais, je sais que nous allons réussir ».




