En cette fin de semaine, Jean-Frédéric Poisson animera deux conférences autour du thème « L'attention aux plus fragiles : une urgence politique » à Ajaccio vendredi, puis à Bastia samedi. Philosophe, ancien député et président de VIA Parti Chrétien Démocrate, il estime que les réponses apportées aujourd'hui à la pauvreté et aux différentes formes de fragilité ne sont plus adaptées. Avant son déplacement dans l'île, il revient sur les causes de cette situation et les pistes qu'il défend pour y répondre.
En cette fin de semaine, vous serez à Ajaccio puis à Bastia pour deux conférences sur le sujet « L'attention aux plus fragiles : une urgence politique ». Pourquoi avoir choisi ce thème ?
Tout d’abord parce que nous sommes dans une espèce de paradoxe très français où on n'a jamais consacré autant de moyens à la lutte contre la pauvreté, alors qu’il n'y a jamais eu autant de pauvres dans notre pays, puisque les statistiques officielles disent qu'en France métropolitaine il y a désormais environ 10% des personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté, c'est-à-dire avec moins de 900 euros par mois. Il y a quelque chose donc qui ne fonctionne pas. Par ailleurs, la pauvreté n'est pas seulement un manque de moyens matériels, c'est aussi plus largement un état qui prive ceux qui en sont frappés de pouvoir participer pleinement à la vie sociale, à la vie culturelle... Et cela produit donc des fractures très importantes dans le corps social et empêche la société de vivre harmonieusement. Il y a donc à la fois un impératif bien sûr moral et politique, mais aussi économique et social : il faut inverser le mouvement, car le fait d'accroître la pauvreté engendre une fabrique des pauvres. Il faut donc aider à la prise de conscience de nos concitoyens afin qu’ils comprennent que la lutte contre la pauvreté est à la fois un devoir moral et un devoir politique.
Vous le disiez, malgré l'importance des dispositifs d'aide sociale, de plus en plus de Français disent éprouver des difficultés à vivre dignement. Comment expliquez-vous cette situation ?
Il y a plusieurs facteurs. Le premier, c’est que la société dans laquelle nous vivons produit des richesses, mais la répartition des richesses ne fonctionne pas bien. On voit très bien que celles-ci se retrouvent dans un nombre de plus en plus réduit de foyers ou d'entreprises. Donc il y a d'abord une réflexion à avoir sur la manière de répartir cette richesse de manière globale. Deuxièmement, la France voit s’accentuer le phénomène des travailleurs pauvres, c'est-à-dire que des gens qui ont un emploi, parfois même deux, n'arrivent pour autant pas à joindre les deux bouts. Auparavant, quand vous aviez un emploi, vous pouviez automatiquement vivre presque décemment. Maintenant, cela ne suffit plus. Et puis troisièmement, je pense qu'il y a aussi un déficit terrible dans l'organisation même de la manière dont on combat les fragilités. Ce phénomène d'action sociale globale est tellement centralisé, tellement étatique, tellement normé, il réclame tellement de paperasses, tellement de règles, que les travailleurs sociaux ou les bénévoles qui sont au quotidien confrontés à cette contrainte administrative passent davantage de temps à tamponner des papiers qu’avec les personnes qu’ils sont censés accompagner. On veut absolument que tout le monde soit traité de manière absolument égale, alors qu'il suffit simplement d'accompagner des personnes fragiles pour comprendre qu’on fait de la dentelle et non de l'industrie. Il n'y a pas deux situations qui sont égales. Tout cela réclame du temps, des relations humaines, de l'empathie. Or quand vous faites du papier, vous n'avez pas le temps de faire de l'empathie. Donc il faut arriver à assouplir tout cela et à faire en sorte d'organiser l'aide sociale différemment. C'est d'ailleurs l'objet de la petite plaquette qui porte notre réflexion et que nous avons diffusée avec le parti chrétien-démocrate.
Justement, vous défendez depuis de nombreuses années une approche inspirée de la doctrine sociale chrétienne. Quel regard cette dernière porte-t-elle sur les défis sociaux auxquels la France est aujourd'hui confrontée ?
Le premier regard, c'est qu'il faut regarder la personne humaine pas seulement comme quelqu'un qui a besoin de choses matérielles, mais comme quelqu’un qui a également besoin de choses spirituelles. La misère matérielle existe, évidemment, c’est d'ailleurs souvent la porte d'entrée pour toutes les autres. Mais il y a aussi des misères spirituelles, des misères culturelles, des misères éducatives, des misères de solitude, des misères de santé… Tout cela n'est pas soluble avec une simple augmentation des budgets des aides sociales. Deuxièmement, dans la pensée sociale chrétienne, il y a cette conviction que l'homme n'est pas un être qui est fait pour vivre seul. Certes, on exerce seul sa responsabilité individuelle. Mais l'idée de vivre et de cheminer tout seul toute sa vie est une atrocité. Or, malheureusement, la solitude est une espèce de gangrène qui ronge la société d'aujourd'hui, qui accroît aussi le phénomène de la pauvreté et de la misère relationnelle.La troisième conviction, c'est que l'État ne peut pas tout faire, et qu’il doit s'empêcher de vouloir tout faire. Et c'est, je pense, le grand mal d'aujourd'hui. Il y a cette conviction qui est très présente dans la pensée sociale-chrétienne, selon laquelle c'est du bas que doivent partir des initiatives de lutte contre les fragilités, de soutien contre la pauvreté et les misères spirituelles et matérielles. C'est en écoutant les acteurs qu'on bâtit des programmes de lutte contre la pauvreté. Ce n'est pas en déterminant depuis Paris des règles budgétaires qui s'appliquent de manière uniforme à tous les territoires et à toutes les personnes qu’on règle les choses. Cette manière de faire a conduit plus de 650 000 personnes à passer sous le seuil de pauvreté dans les deux dernières années. L’autre solution consisterait à demander à ceux qui sont au quotidien au contact des personnes en situation de fragilité ou de faiblesse comment répondre à leurs besoins, et qu’ensuite l’État se mette en situation d'accompagner car il ne sait pas le faire. L'État ne doit pas être un opérateur, un acteur et un décideur, il doit être un accompagnateur au service de ceux qui aident. C'est cette révolution à laquelle il faut arriver en France si on veut que la lutte contre la pauvreté et l'accompagnement des fragilités puissent être efficaces.
Qu’attendez-vous de ces conférences à Ajaccio et Bastia ?
J'espère en tout cas faire prendre conscience au public qu’à partir du moment où on donne la parole et des moyens aux personnes qui ont la connaissance et l’expérience du terrain beaucoup de choses peuvent se dénouer rapidement. Cette méthode que je propose vaut pour l'État, mais elle vaut pour n'importe quelle collectivité, n'importe quel type d'action. Et puis je voudrais faire prendre conscience que si parfois il y a une forme de dépit, d’impuissance et de passivité face à la pauvreté et aux misères, on peut participer à des choses très locales, très petites qui sont très importantes quand il s'agit d'accompagner la fragilité des personnes. Tout a du sens. Tout est utile, tout est précieux. C'est ce partage de convictions que je souhaiterais pouvoir opérer.
Tout d’abord parce que nous sommes dans une espèce de paradoxe très français où on n'a jamais consacré autant de moyens à la lutte contre la pauvreté, alors qu’il n'y a jamais eu autant de pauvres dans notre pays, puisque les statistiques officielles disent qu'en France métropolitaine il y a désormais environ 10% des personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté, c'est-à-dire avec moins de 900 euros par mois. Il y a quelque chose donc qui ne fonctionne pas. Par ailleurs, la pauvreté n'est pas seulement un manque de moyens matériels, c'est aussi plus largement un état qui prive ceux qui en sont frappés de pouvoir participer pleinement à la vie sociale, à la vie culturelle... Et cela produit donc des fractures très importantes dans le corps social et empêche la société de vivre harmonieusement. Il y a donc à la fois un impératif bien sûr moral et politique, mais aussi économique et social : il faut inverser le mouvement, car le fait d'accroître la pauvreté engendre une fabrique des pauvres. Il faut donc aider à la prise de conscience de nos concitoyens afin qu’ils comprennent que la lutte contre la pauvreté est à la fois un devoir moral et un devoir politique.
Vous le disiez, malgré l'importance des dispositifs d'aide sociale, de plus en plus de Français disent éprouver des difficultés à vivre dignement. Comment expliquez-vous cette situation ?
Il y a plusieurs facteurs. Le premier, c’est que la société dans laquelle nous vivons produit des richesses, mais la répartition des richesses ne fonctionne pas bien. On voit très bien que celles-ci se retrouvent dans un nombre de plus en plus réduit de foyers ou d'entreprises. Donc il y a d'abord une réflexion à avoir sur la manière de répartir cette richesse de manière globale. Deuxièmement, la France voit s’accentuer le phénomène des travailleurs pauvres, c'est-à-dire que des gens qui ont un emploi, parfois même deux, n'arrivent pour autant pas à joindre les deux bouts. Auparavant, quand vous aviez un emploi, vous pouviez automatiquement vivre presque décemment. Maintenant, cela ne suffit plus. Et puis troisièmement, je pense qu'il y a aussi un déficit terrible dans l'organisation même de la manière dont on combat les fragilités. Ce phénomène d'action sociale globale est tellement centralisé, tellement étatique, tellement normé, il réclame tellement de paperasses, tellement de règles, que les travailleurs sociaux ou les bénévoles qui sont au quotidien confrontés à cette contrainte administrative passent davantage de temps à tamponner des papiers qu’avec les personnes qu’ils sont censés accompagner. On veut absolument que tout le monde soit traité de manière absolument égale, alors qu'il suffit simplement d'accompagner des personnes fragiles pour comprendre qu’on fait de la dentelle et non de l'industrie. Il n'y a pas deux situations qui sont égales. Tout cela réclame du temps, des relations humaines, de l'empathie. Or quand vous faites du papier, vous n'avez pas le temps de faire de l'empathie. Donc il faut arriver à assouplir tout cela et à faire en sorte d'organiser l'aide sociale différemment. C'est d'ailleurs l'objet de la petite plaquette qui porte notre réflexion et que nous avons diffusée avec le parti chrétien-démocrate.
Justement, vous défendez depuis de nombreuses années une approche inspirée de la doctrine sociale chrétienne. Quel regard cette dernière porte-t-elle sur les défis sociaux auxquels la France est aujourd'hui confrontée ?
Le premier regard, c'est qu'il faut regarder la personne humaine pas seulement comme quelqu'un qui a besoin de choses matérielles, mais comme quelqu’un qui a également besoin de choses spirituelles. La misère matérielle existe, évidemment, c’est d'ailleurs souvent la porte d'entrée pour toutes les autres. Mais il y a aussi des misères spirituelles, des misères culturelles, des misères éducatives, des misères de solitude, des misères de santé… Tout cela n'est pas soluble avec une simple augmentation des budgets des aides sociales. Deuxièmement, dans la pensée sociale chrétienne, il y a cette conviction que l'homme n'est pas un être qui est fait pour vivre seul. Certes, on exerce seul sa responsabilité individuelle. Mais l'idée de vivre et de cheminer tout seul toute sa vie est une atrocité. Or, malheureusement, la solitude est une espèce de gangrène qui ronge la société d'aujourd'hui, qui accroît aussi le phénomène de la pauvreté et de la misère relationnelle.La troisième conviction, c'est que l'État ne peut pas tout faire, et qu’il doit s'empêcher de vouloir tout faire. Et c'est, je pense, le grand mal d'aujourd'hui. Il y a cette conviction qui est très présente dans la pensée sociale-chrétienne, selon laquelle c'est du bas que doivent partir des initiatives de lutte contre les fragilités, de soutien contre la pauvreté et les misères spirituelles et matérielles. C'est en écoutant les acteurs qu'on bâtit des programmes de lutte contre la pauvreté. Ce n'est pas en déterminant depuis Paris des règles budgétaires qui s'appliquent de manière uniforme à tous les territoires et à toutes les personnes qu’on règle les choses. Cette manière de faire a conduit plus de 650 000 personnes à passer sous le seuil de pauvreté dans les deux dernières années. L’autre solution consisterait à demander à ceux qui sont au quotidien au contact des personnes en situation de fragilité ou de faiblesse comment répondre à leurs besoins, et qu’ensuite l’État se mette en situation d'accompagner car il ne sait pas le faire. L'État ne doit pas être un opérateur, un acteur et un décideur, il doit être un accompagnateur au service de ceux qui aident. C'est cette révolution à laquelle il faut arriver en France si on veut que la lutte contre la pauvreté et l'accompagnement des fragilités puissent être efficaces.
La Corse est pour sa part confrontée à des problématiques particulières. On sait que le coût de la vie yest plus cher qu’ailleurs, les difficultés d'accès au logement y sont particulièrement importantes, et le taux de pauvreté est le plus élevé de France métropolitaine. Cette situation constitue-t-elle, selon vous, un révélateur particulièrement frappant des difficultés sociales que connaît aujourd'hui le pays ?
La Corse fait partie des territoires qui sont le plus durement touchés par l'essor de la pauvreté du fait, vous l'avez dit, de tout un tas de facteurs. Tout cela produit des difficultés importantes, bien sûr. Mais, en particulier en Corse il y a une culture familiale, pour ne pas dire clanique au bon sens du terme, qui fait qu'il existe une solidarité naturelle qui s'exprime malgré tout. Les pouvoirs publics, qu’il s’agisse des collectivités locales corses ou l'État français, doivent être là pour soutenir l'expression de cette solidarité. Or, la situation de la pauvreté s'est détériorée en Corse ces dernières années comme elle s'est détériorée dans l'ensemble de la France et en Outre-mer de la même manière alors que jamais on n'a dépensé autant d'argent, donc ce n'est pas un problème de moyens. Ce qui veut dire que ce sont les méthodes qui ne sont pas bonnes. Celle que nous proposons consiste à dire qu'il faut partir depuis le bas vers le haut et arrêter de partir du haut vers le bas. Qu’attendez-vous de ces conférences à Ajaccio et Bastia ?
J'espère en tout cas faire prendre conscience au public qu’à partir du moment où on donne la parole et des moyens aux personnes qui ont la connaissance et l’expérience du terrain beaucoup de choses peuvent se dénouer rapidement. Cette méthode que je propose vaut pour l'État, mais elle vaut pour n'importe quelle collectivité, n'importe quel type d'action. Et puis je voudrais faire prendre conscience que si parfois il y a une forme de dépit, d’impuissance et de passivité face à la pauvreté et aux misères, on peut participer à des choses très locales, très petites qui sont très importantes quand il s'agit d'accompagner la fragilité des personnes. Tout a du sens. Tout est utile, tout est précieux. C'est ce partage de convictions que je souhaiterais pouvoir opérer.
* Jean-Frédéric Poisson animera deux conférences sur le thème « L’attention aux plus fragiles : une urgence politique » à Ajaccio ce vendredi à 19 heures à l’Œuvre Saint Antoine, puis à Bastia à l’Église Saint Paul de Toga samedi à 19 heures



