Sur le port d’Ajaccio, Michel Serreri tresse l’héritage des pêcheurs corses

Rédigé le 05/07/2026
Manon Perelli

Pêcheur retraité et président de l’association I Pescadori Aiaccini, Michel Serreri est l’un des derniers à maîtriser le tressage traditionnel des nasses et de la vannerie, un savoir-faire ancien issu de la culture des pêcheurs corses. Il continue aujourd’hui à faire vivre et transmettre ces gestes hérités des anciens, au rythme du port et de la mer.

Sur le port d’Ajaccio, Michel Serreri tresse l’héritage des pêcheurs corses

(Photos : Paule Santoni)

Sur le port Tino Rossi à Ajaccio, les clapotis de l’eau viennent battre doucement contre les coques amarrées. Sous la lumière du matin, la mer se couvre de reflets d’argent qui dansent entre les bateaux. Assis face à ce spectacle qu’il connaît depuis toujours, Michel Serreri tresse impassiblement des nasses et paniers avec des gestes lents et précis. Des gestes répétés des milliers de fois, appris auprès des vieux pêcheurs corses qui lui ont transmis ce savoir-faire patient, presque silencieux.
 
Aujourd’hui, le président de l’association i Pescadori Aiaccini fait partie des derniers pêcheurs corses à maîtriser cet artisanat traditionnel. Le tressage des nasses, autrefois courant sur les ports de l’île, disparaît peu à peu avec ceux qui l’ont pratiqué toute leur vie. Pêcheur retraité, lui continue, inlassablement, à entretenir ce savoir-faire hérité des anciens. « Cela fait près de 30 que j’ai appris à tresser. Quand j’étais en activité, je n’avais pas trop le temps, je me permettais juste de faire un panier ou une nasse de temps en temps », confie-t-il en continuant d’entrecroiser ses rejets de myrte avec un grand sourire rivé aux lèvres. Car derrière chacun de ses gestes se dessine aussi la volonté de transmettre, avant qu’il ne s’efface, cet héritage de patience et de mémoire maritime aux générations qui viendront après lui. « C’est toute une culture », souffle-t-il.
 

Une culture que Michel Serreri s’efforce de faire vivre au quotidien. À travers i Pescadori Aiaccini, il multiplie les occasions de faire découvrir le tressage traditionnel et la vannerie au grand public. Les festivités de la Sainte Érasme, organisées chaque année sur le port Tino Rossi, ont d’ailleurs cette année encore accordé une place particulière à ce savoir-faire ancestral. Installé devant ses ouvrages, le président de l’association a profité de cette occasion pour expliquer avec patience les secrets de fabrication des nasses aux passants qui ont été nombreux à s'arrêter quelques instants pour observer son travail, poser des questions ou immortaliser ses créations en photo. Car derrière une nasse se cache tout un monde de connaissances. « Il existe quatre sortes de nasses. D’abord il y a la nasse en jonc, très grande, qui fait à peu près deux mètres de haut et qui est faite pour pêcher les dorades grises. Ensuite, il y a le nassone qui est une nasse à langoustes avec deux entrées. Puis le girelier, pour les girelles. Et enfin on a la nasse à murènes, avec laquelle on pêchait des murènes pour les mettre dans les nasses à langoustes. Il y a 60 ans en arrière, tous les pêcheurs ne travaillaient qu’avec cela », détaille-t-il.
 
De la pêche à l’objet de décoration
 
Pour les confectionner, Michel Serreri travaille différentes essences. Les rejets d’olivier, le myrte ou encore le jonc sont soigneusement sélectionnés en fonction de leur destination future. Le choix du matériau n’est d’ailleurs qu’une partie du travail. La période de récolte est tout aussi importante. « Que ce soit le myrte, l’olivier, tout se coupe à la lune montante », indique Michel Serreri.  Une somme de gestes et de connaissances qui impressionne souvent les visiteurs. « Quand on me dit que je suis un artiste, je réponds qu’il y avait donc beaucoup d’artistes il y a 60 ans en arrière sur le port d’Ajaccio », plaisante-t-il. Derrière l’humour, il rappelle surtout le caractère autrefois ordinaire de cette pratique. « Nos ancêtres ont vécu avec cette culture. C’est avec des nasses qu’ils allaient prendre le poisson et gagnaient leur vie. Maintenant, on a des filets en coton ou en nylon. Mais cette manière de faire était beaucoup plus écologique », regrette-t-il. Si un retour à ces techniques de pêche traditionnelles semble aujourd’hui bien difficile à envisager en raison des réglementations et de l’évolution du métier, la vannerie trouve désormais d’autres débouchés. Les nasses sont détournées en objets décoratifs tels de que des paniers, luminaires ou autres pièces d’ornement de plus en plus recherchés. Une manière, somme toute, de permettre à cet artisanat de continuer à exister sous d’autres formes.
 

Pour transmettre ce patrimoine, Michel Serreri organise également chaque année avec l’Office de tourisme du Pays d’Ajaccio, des ateliers d’initiation à la vannerie. Des participants venus parfois des quatre coins de l’île s’y retrouvent pour apprendre les bases du tressage. « On n'apprend pas grand-chose, mais on a déjà les bases. Et après, comme je le dis à mes élèves, c'est au fur et à mesure que l’on tresse qu'on s'améliore », glisse-t-il.
 
Lui-même refuse pourtant d’aborder cette pratique comme une contrainte. Il ne se fixe aucun délai, aucune obligation. Une nasse peut prendre plusieurs jours ou plusieurs semaines à être terminée. Peu importe. Michel Serreri tresse uniquement lorsqu’il en a envie, assis face à la mer et ses reflets changeants. Presque comme un moment de communion avec cette Méditerranée et sa culture tant aimées. Il faut dire que Michel Serreri a ça dans le sang. « Mon grand-père était pêcheur, mon père était pêcheur. Ils n'ont pas voulu que je fasse la pêche », raconte-t-il. Malgré des études de mécanique et un passage dans l'armée, l’appel de la mer finira par le rattraper. « Quand je suis revenu, je me suis mis à la pêche. Et depuis 1978 que je suis pêcheur ». Un métier qu’il décrit comme une passion avant tout. Un métier de liberté aussi, même s’il reconnaît que les choses se sont compliquées au fil des années. Plus qu’une profession, la pêche demeure pour lui une histoire d’amour avec la mer, ses paysages et toute une culture maritime dont il continue aujourd’hui, à sa manière, de préserver la mémoire.