Porto-Vecchio - Le témoignage puissant de Lili Keller-Rosenberg, survivante de la Shoah

Rédigé le 27/05/2026
Julien Castelli

Parce qu’elle est née juive, Lili Keller-Rosenberg a connu l’horreur, enfant, dans les camps de concentration de Ravensbrück et Bergen-Belsen. Face à la barbarie nazie, « jusqu’à mes cent ans, au moins, je témoignerai », a promis la radieuse nonagénaire, mardi soir à Porto-Vecchio. Dans un espace culturel tout ouïe, elle a raconté les atrocités subies quand elle n’était qu’une petite fille, livrant un témoignage poignant, indispensable, prenant tant la forme d’un avertissement que d’une ode à la vie.

Porto-Vecchio - Le témoignage puissant de Lili Keller-Rosenberg, survivante de la Shoah

Mardi soir, et pour la première fois en Corse, Lili Keller-Rosenberg a raconté ces deux années où elle fut déportée dans des camps de concentration nazis.

Devant son auditoire, Lili Keller-Rosenberg ne cesse de se tenir debout, toujours, et tant pis si ses jambes ont 93 ans. La Bête immonde, elle lui a survécu il y a plus de quatre-vingt ans, et c’est par les mots que, de nos jours, elle a choisi de la pourfendre inlassablement. Dans le Nord, d’abord, d’où elle est originaire, puis un peu partout en France, sillonnant les salles de classe, mais pas seulement, car il est tout aussi important d’apprendre que de rappeler ce que la Shoah a été. Cette semaine, Lili Keller-Rosenberg est en Corse, pour la première fois dans sa vie. Réunies mardi soir dans la Salle rouge de l’Espace Jean-Paul de Rocca-Serra, près de deux cents personnes ont religieusement écouté cette voix claire, éprise de vérité, leur narrer un récit puissant, intense, effrayant. Le lendemain, tel un sacerdoce, la Roubaisienne remettra le métier sur l’ouvrage, cette fois auprès des écoliers porto-vecchiais - « mes petits messagers » comme elle surnomme affectueusement ceux qui feront la France de demain. 

Matricule 25 612

27 octobre 1943. « Un jour qui restera gravé dans ma mémoire à tout jamais. C’était le jour anniversaire de maman. La veille au soir, nous avions préparé nos présents. Mais cette nuit-là, à trois heures du matin, la gendarmerie est arrivée chez nous avec fracas. » La petite Lili a onze ans et demi quand la rafle les emporte, elle, ses deux petits frères et ses parents. Emprisonnés à côté de Lille, « éperdus de peur », ils s’interrogent : « Pour quelle raison étions-nous là ? Qu’avions-nous fait ? Nous ne comprenions pas. » En transit en Belgique, leurs chemins se séparent. Joseph, le papa, est envoyé à Buchenwald, quand Lili, ses frères Robert et André, ainsi que sa maman Charlotte, se retrouvent transférés à Ravensbrück. Lili ne reverra jamais son père, mitraillé par les nazis quelques jours avant la Libération. A Ravensbrück, c’est horreur et humiliation. Les déportés sont tondus, doivent supporter des fouilles intimes. « Nous portions des robes de bagnard rayées de bleu », se souvient Lili qui, aux yeux des nazis, devient un matricule : « Mon numéro, c’était le 25 612. Il fallait le connaître par coeur en français, mais surtout en allemand, car si on ne répondait pas à l’appel des nazis, on recevait des coups de fouet. » Dans le bloc 31, à Ravensbrück, Lili côtoie une résistante illustre, Martha Desrumaux, mais aussi Geneviève De Gaulle, la nièce de Charles. Ensemble, elles réécrivent Je Chante, le grand succès de Charles Trénet, pour mieux coller aux atrocités de leur quotidien : « On souffre, on souffre du soir au matin (…) De Gaulle, viens vite nous sauver d’ici. De Gaulle, je t’en supplie. »

 

A Bergen-Belsen, "vivants et morts mélangés"

Lili Keller-Rosenberg se souvient de femmes « pas assez joufflues » et qui, durant l’appel du matin par les nazis, se retrouvaient séparées des autres pour ne revenir jamais plus. « Maman était une femme petite et menue. Elle faisait des travaux d’hommes, manipulant des pelles et des pioches plus lourdes qu’elle. » Mais plus que la charge physique, c’est une torture – mentale - qui assaillait Charlotte Keller quand elle travaillait : « Il arrivait que des nazis, par fantaisie, "retirent" des enfants dans les blocs. Et maman se demandait si elle allait nous retrouver en rentrant... » A Ravensbrück, la sirène retentissait à trois heures et demi du matin, et seuls les premiers levés avaient le temps de faire un brin de toilette : « Maman nous réveillait une demi-heure avant, car elle tenait absolument à ce que nous fassions notre toilette. C’était déjà un acte de résistance. » Pour Lili et ses frères, les journées se ressemblent toutes, et n’en finissent pas : « Nous retournions dans notre bloc toute la journée, enfermés. Notre seule distraction, c’était de tuer nos poux. » La nuit, « on entendait les cris des tuberculeux et les râles des mourants ». Lili se souvient aussi « des chiens terrifiants des SS », dressés pour attaquer les déportés.  « Aujourd’hui, j’ai toujours peur des chiens », frémit la nonagénaire.

C’est ainisi qu’elle survit, de décembre 1943 à février 1945, transie de froid, tiraillée par la faim.  La suite du cauchemar éveillé se passe à Bergen-Belsen, « un endroit encore plus sinistre que Ravensbrück, avec des cadavres au sol qu’il fallait enjamber. Nous dormions à même le sol, vivants et morts mélangés, dans une puanteur atroce. »  A Bergen-Belsen, « ce camp de la mort à petits feux », Lili côtoie Anne Frank et Simone Veil. Elle ne se nourrit pratiquement plus : « A ce moment-là, on souhaitait mourir. C’était préférable à cette vie de bête. » Enfin, le 15 avril 1945, « la porte s’est ouverte. Des soldats anglais sont venus nous libérer. Ils ont commencé à distribuer de la nourriture, mais à force de privations, nous n’avions plus tellement faim et nous avons pris les pains comme des oreillers. » Lili, Robert et André sont rapatriés jusqu’à Paris. Malade du typhus, leur mère est soignée à l’infirmerie du camp. Les retrouvailles auront lieu quelques mois plus tard, dans un préventorium de la Croix-Rouge à Hendaye : « Maman ne pesait plus que 27 kilos », se souvient Lili.

Porto-Vecchio - Le témoignage puissant de Lili Keller-Rosenberg, survivante de la Shoah

Le public porto-vecchiais a chaleureusement applaudi Lili Keller-Rosenberg à la fin de son témoignage.

"Temps troublés"

Après la guerre, la petite survivante de l’Holocauste a conservé un fort traumatisme de ces deux années de souffrance. Et naquirent des convictions tout aussi fortes : « Avec mes frères, ça nous vexait au plus haut point quand les gens osaient mettre en doute ce qu’on disait. » C’est donc pour s’élever contre le négationnisme que Lili Keller-Rosenberg a entrepris de raconter, autant que possible, son histoire. L’Histoire. « Pour moi, c’est indispensable. Je ne veux plus de guerre pour mes petits messagers. Je leur dis : "Soyez vigilants. Combattez le racisme, l’antisémitisime, la xénophobie, la haine, l’intolérance". »
En préambule, l’historien porto-vecchiais Didier Rey avait rappelé qu’à l’époque, «
tout avait commencé par des mots. Des mots aboyés, des mots vomis. Puis des mots qui tuent ». Il y a quatre ans, lors de la dernière élection présidentielle, les Français ont accordé 41,45 % des suffrages à la candidate d’un parti fondé par d’anciens Waffen-SS.
Le maire de Porto-Vecchio, Jean-Christophe Angelini, ne s’y trompe pas : «
Ça nous paraît fondamental d’entendre ces propos de Lili Keller-Rosenberg, car nous traversons des temps troublés… Ce que nous croyions révolu semble s’inviter à nouveau dans notre quotidien et pour les temps futurs. Il est donc important de conjurer le mal, en expliquant comment, historiquement, le mal a pu germer. » Dans toute sa dignité, Lili Keller-Rosenberg le promet : « Je témoignerai au moins jusqu’à mes cent ans. Et après, on verra. »