Tourisme en Corse : les hôteliers-restaurateurs lancent un cri d’alarme face à une crise « sans précédent »

Rédigé le 18/05/2026
Patrice Paquier Lorenzi

Réunis à Ajaccio autour de la présidente nationale du GHR, Catherine Quérard, et du président du GHR Corsica, César Filippi, les professionnels du tourisme ont dressé un constat extrêmement préoccupant de la situation économique de l’hôtellerie-restauration insulaire. Explosion des charges, pénurie de logements pour les saisonniers, concurrence des meublés touristiques, fragilité des liaisons aériennes et multiplication des défaillances d’entreprises : les acteurs du secteur dénoncent une économie au bord de la rupture et réclament des mesures urgentes.

À quelques semaines du lancement de la saison estivale, le ton était grave, lundi matin, à l’Hôtel Dolce Vita, où le GHR Corsica organisait une conférence de presse consacrée à la situation du tourisme en Corse. Autour de plusieurs figures de l’hôtellerie-restauration insulaire, d’emblée, Catherine Quérard dresse un tableau particulièrement sombre de la situation économique du secteur. Selon les chiffres avancés par le GHR, les radiations d’entreprises en Corse auraient progressé de 36,3 % en 2025, tandis que les entreprises en difficulté augmentaient de 12,6 %. Les injonctions de paiement afficheraient également une hausse de 8,4 %.

« Derrière les statistiques, il y a des femmes et des hommes, des restaurateurs, des hôteliers, des cafetiers, des saisonniers, des familles entières qui tiennent l’économie de l’île à bout de bras », rappelle la présidente nationale du GHR, soulignant le poids stratégique du tourisme dans l’économie insulaire. Avec près de 40 % du PIB corse directement liés à l’activité touristique, « lorsque le tourisme souffre, c’est toute l’économie de l’île qui vacille », insiste-t-elle.

Des coûts d’exploitation devenus « intenables »

Au cœur des inquiétudes exprimées par les professionnels : l’explosion des charges. Hausse des matières premières, de l’énergie, des assurances, augmentation des salaires, difficultés de recrutement… Les établissements touristiques corses doivent, selon le GHR, faire face à un surcoût structurel estimé à plus de 14 % par rapport au continent. À cela s’ajoute un autre facteur majeur : le logement des saisonniers. En Corse, de nombreux hôtels et restaurants sont désormais contraints de loger eux-mêmes leurs salariés faute de solutions accessibles. Une charge qui représenterait entre 7 et 11 % du chiffre d’affaires selon les micro-régions. « Quand vous ajoutez 14 et 11, ça fait 25 % », résume César Filippi.

Le président du GHR Corsica, également hôtelier à Porto-Vecchio, ne cache pas son inquiétude face à une situation qu’il juge désormais critique : « Là, on n’est plus à dire attention à ne pas se casser la gueule. Là, ça y est : on va mourir. » Selon lui, les dossiers s’accumulent devant les tribunaux de commerce et quatorze établissements seraient actuellement en vente sur l’île. « Ce n’est pas fini, ça ne fait que commencer », prévient-il.

La concurrence des meublés touristiques dans le viseur

Autre sujet majeur soulevé par le GHR : la progression massive des meublés touristiques non professionnels. Le syndicat estime qu’il existe aujourd’hui près de 600 000 lits touristiques non professionnels en Corse, contre environ 180 000 dans l’hôtellerie traditionnelle. Pour Catherine Quérard, cette situation crée une « distorsion fiscale, sociale, réglementaire et concurrentielle » au détriment des professionnels soumis à des normes strictes : sécurité, accessibilité, droit du travail, fiscalité ou encore commissions de sécurité.

Le GHR réclame là encore donc une véritable régulation des locations touristiques de type Airbnb, avec l’application renforcée de la loi Le Meur et davantage de contrôles. « Il ne peut y avoir d’économie touristique durable sans règles équitables », a insisté la présidente nationale. César Filippi dénonce une concurrence qu’il estime parfois déloyale, évoquant le travail non déclaré autour de certaines villas touristiques et des prestations échappant aux règles sociales classiques. « Les professionnels qui respectent les règles sont ceux qu’on pénalise », a-t-il martelé.

Des dessertes aériennes jugées insuffisantes

Les professionnels du tourisme pointent également les difficultés croissantes liées au transport aérien. Entre hausse des prix des billets et annulations de vols, le secteur estime que l’accessibilité de l’île devient un véritable sujet économique. Catherine Quérard a rappelé les réductions de capacités opérées par plusieurs compagnies aériennes ces derniers mois et les conséquences directes sur les réservations touristiques. « La Corse ne peut être traitée comme une destination secondaire », a-t-elle affirmé, demandant des engagements clairs afin de garantir la continuité territoriale. Le GHR réclame notamment une meilleure stabilité des dessertes ainsi qu’un encadrement de l’inflation tarifaire sur les liaisons avec le continent.

Pour tenter de répondre à la crise du recrutement, le syndicat propose plusieurs mesures concrètes. Parmi elles : permettre aux entreprises qui créent ou réhabilitent des logements pour leurs salariés de récupérer la TVA sur les travaux réalisés. Le GHR souhaite également faciliter les solutions temporaires encadrées dans certaines zones où l’offre de logements est inexistante. « Sans salarié logé, il n’y a plus de saison touristique possible », a rappelé Catherine Quérard.

« La Corse n’a pas besoin de compassion économique »

Au-delà des constats, les responsables du GHR dénoncent surtout l’absence de réponses concrètes de l’État malgré plusieurs années d’alertes. César Filippi a rappelé la création, dès 2022, d’une cellule économique réunissant l’État, la Collectivité de Corse et les représentants professionnels. Vingt-cinq heures de réunions auraient permis d’aboutir à plusieurs propositions, restées selon lui sans suite. « Tout a été dit… mais qu’est-ce qui est revenu de Paris ? Rien. Absolument rien. » Le président du GHR Corsica a également dénoncé certaines contraintes réglementaires concernant les plages et les autorisations d’occupation temporaire (AOT), estimant que les restrictions touchent principalement les professionnels sans réellement limiter la fréquentation globale des sites.

Face à cette situation, le syndicat appelle désormais à une véritable stratégie économique pour le tourisme corse, incluant notamment une campagne nationale de promotion via Atout France. « La Corse n’a pas besoin de compassion économique, elle a besoin de décisions », conclut Catherine Quérard. Une formule qui résume l’état d’esprit des professionnels présents à Ajaccio : celui d’un secteur qui se dit à bout de souffle mais qui refuse encore de renoncer.