Assemblée de Corse : Polémique sur la réalisation de travaux d'urgence au château de Stoppielle

Rédigé le 21/04/2026
Nicole Mari

L’Assemblée de Corse a voté la réalisation de travaux d'urgence sur les toitures et les structures du château de Stoppielle, un Palazzu d’Américains, racheté par l'Office foncier de la Corse. La polémique avec l’opposition de droite, née sur l’achat examiné juste avant du manuscrit de la Giutificazione, s’est poursuivie sur la stratégie d’acquisition patrimoniale de la Collectivité de Corse dans un contexte financier difficile. Le rapport a été adopté par l’ensemble des groupes nationalistes.

Il était certain, au vu de la polémique déclenchée par l’opposition de droite sur l’acquisition du manuscrit de la « Giustificazione » de Don Gregorio Salvini, examinée juste avant, que la réalisation de travaux d’urgence au château de Stoppielle subirait les mêmes foudres. Et si le débat a été plus bref et moins virulent, il n’en demeure pas moins que la stratégie d’acquisition et de gestion patrimoniale de la Collectivité de Corse fut, encore une fois, sur la sellette en ces temps de disette financière. Ce n’est pas la première fois que le château de Stoppielle, cette maison emblématique des palazzi d’Americani, située à Centuri au hameau de Cannelle, fait parler de lui. Les péripéties et les contentieux liés à son achat se sont succédés depuis 2017. De quoi était-il, cette fois, question ? De sa mise à disposition par l'Office foncier de la Corse au profit de la Collectivité de Corse, en vue de la réalisation de travaux d'urgence sur les toitures et de la préparation de la première tranche de travaux de restauration. La conseillère exécutive en charge de la culture et du patrimoine, Anne-Laure Santucci, justifie d’emblée cette opération technique en la plaçant sur un plan politique : « Le château de Stopielle est un élément majeur de notre patrimoine et un témoin précieux de notre histoire, particulièrement celle du Cap Corse. Il s’inscrit dans une grande tradition des palazzi d’Americani et porte en lui une histoire profondément corse, celle de l’immigration vers les Amériques, du travail, de la réussite et du retour au pays et celle de la transmission. Il incarne une Corse ouverte sur le monde, mais aussi sur ses racines, une Corse capable de partir, mais aussi de revenir pour construire et transmettre. Par son architecture néoclassique et la richesse de ses décors intérieurs, ce château constitue l’un des témoignages les plus remarquables de cette histoire et, à ce titre, il engage pleinement notre responsabilité ».
 
Des travaux d’urgence
Malgré des premières interventions conservatoires engagées depuis 2022, le château continue de se dégrader, notamment sur les toitures. « Les infiltrations d’eau sont récurrentes, les charpentes sont fragilisées et les décors intérieurs commencent à être altérés. Nous devons rapidement intervenir », explique la conseillère exécutive. D’autant que les travaux sont soumis à une contrainte calendaire forte puisque le portage assuré par l’Office foncier de la Corse arrive à échéance le 29 octobre 2026. La demande de préemption avait été faite en 2017 par la commune de Centuri qui, en cours de route, a changé de maire et d’avis. Au terme d’une longue procédure contentieuse, l’Office Foncier a finalement acquis l’édifice en 2021 pour le compte de la Collectivité de Corse. « La relance d’une procédure complète d’une maîtrise d’œuvre nécessiterait entre 14 et 18 mois, un délai tout simplement incompatible avec l’état actuel du bâtiment. C’est pourquoi nous avons fait le choix de la responsabilité en décidant d’agir sans attendre avec une mise à disposition du château au profit de la collectivité de Corse ». L’Exécutif propose donc d’engager des travaux d’urgence d’un montant de 100 000 € pour stabiliser les toitures, limiter les infiltrations d’eau et consolider les structures les plus fragiles. « Notre ambition ne s’arrête pas à l’urgence, elle est beaucoup plus large, nous voulons faire du Palazzu Stoppielle un lieu de mémoire dédié à l’histoire des Corses partis Outre-Atlantique et revenus construire des demeures qui font aujourd’hui la singularité du Cap Corse. La première tranche de restauration, estimée à 1,7 million € permettra d’engager cette transformation et d’inscrire ce site dans une dynamique culturelle et patrimoniale très forte, en lien avec son territoire. Le projet sera co-pensé avec les habitants, le territoire et les acteurs locaux », ajoute la conseillère exécutive.

Un achat compulsif
C’est Marie-Anne Pieri qui porte le fer pour le groupe de droite, U Soffiu Novu, et stigmatise un achat contre lequel elle s’était déjà élevée : « Ce dossier n’était pas structuré. On se trouvait face à une future acquisition sans aucun diagnostic préalable qui pose un certain nombre de questions ». Elle dénonce « un parcours assez chaotique juridiquement. La préemption, que vous avez engagée en 2017, a fait l’objet d’une annulation par le tribunal administratif, c’est très rare ! Ça prouve déjà la fragilité juridique de la préemption qui n’était pas assez motivée ! ». Elle fait le parallèle avec la préemption sur Cavallo. « Sur le fond, elle relève d'une même logique, celle que je qualifierais d’achat compulsif au nom d’un principe qui est devenu pour vous presque intouchable, celui de préserver des biens attachés à notre histoire ». Et de questionner : « Cet achat devait permettre de maintenir ce bien dans le giron public afin d’éviter la spéculation foncière et immobilière. Le but est-il atteint ? ». Pour elle, la réponse est non : « Aucune étude sérieuse n’a été menée au départ. Rien n’a été budgétisé. Nous nous trouvons aujourd’hui avec un bien auquel la collectivité de Corse n’a malheureusement pas les moyens de donner l’attention qu’il mérite ». Elle demande le motif exact de l’annulation du droit de préemption et le coût du protocole transactionnel de 2020 avec les acquéreurs évincés. « Comment justifier que la collectivité de Corse ait poursuivi cette opération, sans établir un véritable projet pour le devenir de ce château, sans investissement, sans financement et sans calendrier des travaux ? A un moment donné, il faut savoir compter, et sur le château de Stopielle, vous n’avez pas compté ! Quand on n’est pas en capacité d’aller au bout, il faut savoir renoncer, car préserver un patrimoine, ce n’est pas accumuler, c’est être capable de l’entretenir, de le protéger et de lui donner un avenir », assène-t-elle.
 
Un héritage à léguer
La majorité territoriale monte immédiatement au créneau pour défendre la stratégie d’acquisition patrimoniale de l’Exécutif. Le président du groupe, Romain Colonna, rétorque que « la culture et le patrimoine sont pourvoyeuses de sens collectif, mais aussi d’économie et de prospérité pour le territoire. On a l’impression avec vous que la culture n’engendre aucune retombée pour les territoires. À vous écouter aujourd’hui, on n’achète rien, on ne fait l’acquisition de rien, on vend les églises, on vend les musées, on n’achète pas les livres ! Pour nous, ce qui a du sens collectif, on veut que ça reste dans le giron public. Si on ne fait pas cet effort, c'est livré à des intérêts privés et possiblement des intérêts spéculatifs ». Son colistier et vice-président de l’Assemblée, Hyacinthe Vanni, enfonce le clou : « Tout ce qui fait notre patrimoine, notre richesse et tout ce que l’on a hérité de gens qui se sont battus pour le protéger, que ce soit le littoral, l’intérieur, des maisons qui ont une histoire, il ne faut pas les laisser partir. C’est l’héritage que l’on va laisser à nos enfants. Parce qu’on a un passage difficile financièrement, il faudrait tout brader et passer à côté de tout, il ne faudrait plus acquérir ce qui fait notre richesse, ce qui fait de nous que nous sommes Corses ! Notre devoir aujourd’hui est de sauver ce qui nous reste. On peut quand même faire un effort pour que ce château magnifique ne soit pas acquis par des gens qui arrivent avec beaucoup d’argent et repartent. Ce n’est pas la Corse que nous voulons ! Nous voulons la Corse pour les Corses, et nous sommes aussi allés à Cavallo pour montrer que, là aussi, nous sommes chez nous ! ». La droite n’apprécie pas et vote contre, les Nationalistes votent pour.
 
N.M.