L’écrivain et intellectuel franco-polonais Marek Halter était ce samedi l’invité des «Rencontres d’Aurelius Philo Shop & Librairie » initiées par le philosophe bastiais Christophe Di Caro. Dans la salle, trop petite pour son auditoire, Marek Halter a aussi présenté son dernier livre : « Le Juif ».
Dans son nouveau roman, « Le Juif », le personnage central n’est pas Juif, mais, enfant circoncis pour des raisons médicales, il le devient aux yeux des autres. Une situation qui va marquer sa vie et son destin, faits d’un tourbillon d’événements aussi inattendus que tragiques. « Marek Halter est un écrivain et intellectuel franco-polonais né en 1936 à Varsovie. Survivant de la Seconde Guerre mondiale, il a consacré sa vie à promouvoir le dialogue entre les cultures et les religions. Il est aussi un fervent militant pour la paix, contre le racisme et pour le dialogue interreligieux. Il est l’auteur de plus de trente ouvrages » souligne Christophe di Caro.
Alors qu’il est très sollicité, notamment par les chaines infos, sa venue en Corse constitue un petit évènement pour une rencontre sur le thème : « L’identité est-elle dans le regard de l’autre ? »
Interview.
Alors qu’il est très sollicité, notamment par les chaines infos, sa venue en Corse constitue un petit évènement pour une rencontre sur le thème : « L’identité est-elle dans le regard de l’autre ? »
Interview.
- Le thème de cette rencontre colle bien avec le titre de votre nouveau roman : « Le Juif »…
- Je me demande d'ailleurs si c'était un bon titre. J'aurais pu l'appeler « Dans la peau de l'autre » parce que c'est l'histoire d'un homme, un bon chrétien catholique, Picard, parce que j'ai vécu en Picardie à un moment donné, et étant enfant il a une petite infection qui entraine une circoncision. A ses camarades qui lui demandent alors s’il est juif, il répond : non je ne suis pas juif, je vais à la messe avec ma maman, j'ai été baptisé dans une des plus belles cathédrales du monde, celle d'Amiens, cathédrale gothique magnifique. Malgré cela, à l'école, à l'université, ce sera toujours comme une blague de l’appeler le Juif. Adulte, il se marie, travaille au Quai d'Orsay, mais le monde le considère comme juif. Et il ne peut pas se justifier tout le temps de ne pas être juif, il n'a pas honte, mais il ne l'est pas. Freud disait que le nom détermine vos actions. Le nom c'est un destin. Au Moyen-Âge, quand des gens étaient malades, de la peste, ils changeaient de nom pour échapper au destin qui menait vers la mort, en se disant je m'appelle Dupont, je vais m'appeler autrement, et la mort passera à côté. Donc les noms c'est important, on ne peut pas s'en défaire complètement.
- Je me demande d'ailleurs si c'était un bon titre. J'aurais pu l'appeler « Dans la peau de l'autre » parce que c'est l'histoire d'un homme, un bon chrétien catholique, Picard, parce que j'ai vécu en Picardie à un moment donné, et étant enfant il a une petite infection qui entraine une circoncision. A ses camarades qui lui demandent alors s’il est juif, il répond : non je ne suis pas juif, je vais à la messe avec ma maman, j'ai été baptisé dans une des plus belles cathédrales du monde, celle d'Amiens, cathédrale gothique magnifique. Malgré cela, à l'école, à l'université, ce sera toujours comme une blague de l’appeler le Juif. Adulte, il se marie, travaille au Quai d'Orsay, mais le monde le considère comme juif. Et il ne peut pas se justifier tout le temps de ne pas être juif, il n'a pas honte, mais il ne l'est pas. Freud disait que le nom détermine vos actions. Le nom c'est un destin. Au Moyen-Âge, quand des gens étaient malades, de la peste, ils changeaient de nom pour échapper au destin qui menait vers la mort, en se disant je m'appelle Dupont, je vais m'appeler autrement, et la mort passera à côté. Donc les noms c'est important, on ne peut pas s'en défaire complètement.
- L’idée de ce livre ?
- L'idée vient d'un petit livre de Jean-Paul Sartre qui s'appelait « Réflexions sur la question juive ». Je venais d’arriver en France, j'avais 14 ans, et j'étais fier qu'un grand philosophe parle de moi, de la question juive. J'ai trouvé son adresse et j’ai frappé à sa porte. Après m’être présenté, juif de Varsovie, peintre, à l’époque je l’étais, il m’a fait rentrer chez lui. A l'époque les gens vivaient dans la mauvaise conscience, encore. Aujourd'hui c'est la préhistoire, la deuxième guerre mondiale, bientôt la troisième, donc on est loin. Alors il dit asseyez-vous, qu'est-ce qui vous amène ? Je lui ai dit que son livre m'avait énervé parce qu’il écrivait « Nous sommes ce que nous sommes dans le regard de l’autre ». Pour moi c’était m’ôter ma liberté. Où est ma liberté, si c'est l'autre qui me fait être. Et si je n'ai pas envie d'être juif ? Jean-Paul Sartre m'a écouté et m’a dit : « Vous avez peut-être raison, mais moi n'étant pas juif, je n'ai pu que voir les juifs de l'extérieur. Je ne peux pas savoir qu'est-ce qui peut déterminer un homme à devenir un juif, ou s'identifier avec un juif, ou devenir musulman ». Comme quoi l'identité ce n'est pas une chose simple et cette idée m'a tracassé un peu, et je me suis dit, tant d'années après, que j’allais écrire, non pas un essai, mais un roman avec, comme personnage, le juif qui n'est pas juif, et tout ce qui peut lui arriver : Il découvre, il est dans la peau de quelqu'un qu'il n'a pas choisi d’être, et il découvre la relation des autres par rapport à ce juif.
- Avez-vous connu de telles personnes qui ont subi ce « traitement » là, des personnes qui justement avaient une autre identité par le regard des autres ?
- Bonne question, mais non. Par contre, j'aurais dû donner un autre nom à mon livre parce que je ne me suis pas rendu compte que la haine est de nouveau là. La haine de l'autre, différent. Parmi mes lecteurs juifs, beaucoup sont venus me dire qu'ils n'osent pas descendre dans le métro ou dans la rue avec mon livre. S’afficher avec mon livre, c'est comme s'afficher avec une étoile jaune. Et c'est dangereux aujourd'hui, vous vous rendez compte ? Ça veut dire qu'on a fait toute l'éducation, tous nos débats qui ont animé la vie intellectuelle en France, en Angleterre ou ailleurs, et on dirait que tout ça a été effacé d'un seul coup. Et on se retrouve à la première page, page 1, il faut tout recommencer. Alors mon livre c'est peut-être ce recommencement, parce qu'il se lit, c'est un roman policier. Quand on met en scène un personnage, c'est lui qui vous guide. Vous n'êtes plus le maître. Au début vous êtes le maître parce que vous choisissez les visages, la couleur des cheveux, des yeux. Mais une fois lancé dans un environnement, c'est lui qui vous prend par la main et qui vous guide. C'est assez intéressant.
- Vous évoquiez la troisième guerre mondiale. Aujourd'hui, quelle est votre analyse de la situation ?
- Nous avons un problème. Le problème, c'est la peur. J'avais un ami, vous allez sourire, que j'aimais beaucoup, c'était le pape Jean-Paul II. On parlait en polonais tous les deux. On chantait, il adorait chanter, il avait une belle voix. Tous les mois, on se rencontrait pour déjeuner ensemble, pour échanger des idées. Un jour à Rome, devant un million de jeunes catholiques, place Saint-Pierre, il dit un phrase dans une vingtaine de langues. « N'ayez pas peur ». Au début, j'ai été un peu surpris, parce qu'un Pape, il doit quand même dire quelque chose de plus. Mais il avait raison. Tout commence comme ça. Vous êtes au volant. Quelqu'un traverse la rue. Vous ne le touchez pas. Vous vous arrêtez pile. Mais vous lui avez fait peur. Qu'est-ce qu'il fait ? Il tape sur votre carrosserie. Alors vous sortez, vous vous excusez, il vous tape dessus. Parce que vous lui avez fait peur. Nous vivons dans un monde dominé par la peur, parce que nous ne savons pas où nous allons. Il n'y a plus d'idéologie, de grands rêves collectifs. Nos parents, grands-parents, ils étaient communistes, socialistes, fascistes, conservateurs, réformateurs, peu importe, mais ils avaient un rêve collectif. Ils se retrouvaient dans les bistrots pour changer le monde, transformer le monde. Ils pensaient laisser un monde meilleur à leurs enfants. Aujourd'hui, ça n'existe pas. On se retrouve dans les bistrots, on regarde la télé, on voit qu’il y a tant de morts en Ukraine, tant de morts en Irak, au Yémen, en Israël, en Palestine. Donc on a peur. Et quand vous avez peur, vous perdez les mots, vous êtes paralysés. Nous avons aujourd'hui des chefs, des chefs d'entreprise, des chefs d'État qui utilisent 150 mots. Trump, c’est 150 mots. Peut-être 155. C'est le maximum. Ce n'est pas qu'ils soient idiots. Mais quand vous n'avez pas de mots, tant que vous parlez, vous ne tuez pas. C'est ma thèse. Je l'ai essayée mille fois avec des terroristes, etc. J'ai essayé de sauver des gens, parfois j'ai réussi, parfois non. Comment ? Tout simplement, en m'approchant des types qui avaient leur revolver, leur Kalashnikov, comme par exemple en Afghanistan, et je leur demandais pourquoi. Sur le coup, les mots portent. Or, aujourd'hui, il n'y a personne pour parler aux autres. Personne. Personne ne s'adresse à nous. Sauf nous, entre nous. C'est déjà pas mal.


