Pour l’économiste Sébastien Ristori, la Corse doit se doter d’un fonds de compensation pour amortir le choc énergétique

Rédigé le 12/04/2026
La rédaction

Sébastien Ristori est économiste, maître de conférences associé des universités et auteur en finance. Pour amortir le choc énergétique, il propose la création d’un fonds de compensation

- La hausse du carburant dépasse régulièrement les 2 € le litre. Quel est aujourd’hui l’impact réel sur les ménages et les entreprises en Corse ?

- Le choc est à la fois immédiat et diffus. Pour les ménages, en particulier ceux aux revenus modestes, le carburant devient une dépense incompressible qui rogne directement le pouvoir d’achat, au détriment d’autres postes essentiels. Pour les entreprises, l’effet est tout aussi brutal : hausse des coûts de transport, pression sur les marges, difficulté à répercuter les prix sans perdre en compétitivité. Dans un territoire où la mobilité est indispensable, ce n’est pas une simple hausse, c’est un véritable choc macroéconomique qui se diffuse dans toute la chaîne de valeur.



- Pourquoi ce choc est-il plus violent en Corse qu’ailleurs ?

- La Corse cumule des fragilités structurelles. L’insularité implique une dépendance quasi totale aux importations, notamment énergétiques. Le relief et la dispersion géographique rendent la voiture incontournable, ce qui limite les capacités d’adaptation des ménages. Enfin, la taille réduite du marché restreint l’intensité concurrentielle et les marges d’ajustement. Ces facteurs combinés amplifient chaque variation des prix et transforment une tension conjoncturelle en contrainte durable.


- Observe-t-on déjà des effets d’adaptation ou de renoncement ?

- Oui, et ils sont préoccupants car ils traduisent des arbitrages contraints. Certains ménages réduisent leurs déplacements, différencient leurs consommations ou reportent des dépenses essentielles. Du côté des entreprises, on observe des tensions accrues sur les marges, des retards d’investissement, voire des arbitrages sur l’activité. À terme, cela peut freiner la croissance locale et accentuer les déséquilibres territoriaux. Sans mécanisme d’amortissement, ces effets risquent de s’inscrire dans la durée.


- Face à ce constat, vous proposez la création d’un fonds de compensation. De quoi s’agit-il précisément ?

- Il s’agit d’un mécanisme de stabilisation conçu comme une assurance collective. En période de prix modérés, une fraction de la fiscalité existante -notamment la TICPE - est mise en réserve. Lorsque les prix dépassent un seuil critique, par exemple 2 € le litre, le fonds se déclenche automatiquement et redistribue une compensation destinée à lisser la hausse. L’idée est de protéger les agents économiques sans intervenir directement sur la formation des prix, ce qui garantit une meilleure efficacité et une plus grande acceptabilité.


- En quoi ce mécanisme est-il plus pertinent que les aides ponctuelles mises en place jusqu’à présent ?

-Les aides actuelles répondent à une logique d’urgence, souvent tardive et coûteuse. Elles dépendent d’arbitrages politiques et manquent de visibilité pour les acteurs économiques. Le fonds, à l’inverse, repose sur des règles stables et prédéfinies. Il introduit de la prévisibilité, ce qui est essentiel pour les ménages comme pour les entreprises. On passe d’une logique réactive à une logique anticipatrice, où le risque est géré dans le temps plutôt que subi dans l’instant.


-  Vous insistez sur la neutralité du dispositif. Pourquoi est-ce essentiel ?

-Parce qu’il est impératif de préserver le fonctionnement du marché. Le fonds n’intervient ni sur les prix fixés par les distributeurs, ni sur leurs marges. Il agit uniquement sur l’effet final supporté par le consommateur, soit directement, soit via un mécanisme de compensation encadré. Cette neutralité garantit l’absence de distorsion de concurrence et renforce la robustesse juridique du dispositif.



- Le fonds pourrait également intervenir sur les marchés. N’est-ce pas risqué ?

- Cela peut sembler contre-intuitif, mais c’est en réalité une pratique classique de gestion des risques. Le fonds pourrait recourir à des instruments de couverture, comme les contrats à terme ou les options, pour sécuriser certains niveaux de prix ou limiter l’exposition à la volatilité. L’objectif n’est pas de spéculer, mais de stabiliser. Cette gestion active permettrait de renforcer les ressources du fonds et d’améliorer son efficacité sans alourdir la fiscalité.



- Peut-on dire que ce fonds pourrait devenir un outil structurant pour l’économie corse ?

- Oui, car il introduit une forme de stabilité dans un environnement structurellement incertain. En protégeant le pouvoir d’achat et en sécurisant les coûts des entreprises, il soutient l’activité économique de manière indirecte mais durable. C’est un outil simple dans son principe, mais dont les effets peuvent être profonds en termes de résilience économique.



- En une phrase, que change ce dispositif ?
- Il transforme une volatilité subie en un risque maîtrisé, en apportant une réponse durable et structurée à une contrainte énergétique permanente.