Fin de vie : à Bastia, Jeanine Lecomte-Raffalli plaide pour le droit à mourir dans la dignité

Rédigé le 01/02/2026
Léana Serve

Alors que les sénateurs viennent de rejeter l’article clé du projet de loi sur la fin de vie, qui devait créer une « assistance médicale à mourir », Jeanine Lecomte-Raffalli, 86 ans, qui réside à Bastia, a souhaité s’exprimer à la suite de cette décision. Atteinte de plusieurs pathologies graves, elle déplore une décision qui, selon elle, accentue les inégalités et prive les plus fragiles d’une fin de vie digne.

Adopté par l’Assemblée nationale au mois de mai, le projet de loi sur la fin de vie n’a pas été validé par le Sénat. Les sénateurs se sont opposés à l’article central du texte dès le deuxième jour des débats. Par 144 voix contre 123, ils ont rejeté, le mercredi 21 janvier, l’article 4 de la proposition de loi, qui prévoit la création d’une « assistance médicale à mourir » pour les patients dont le pronostic vital est engagé à court terme. Cette décision a suscité de vives réactions, notamment de la part de personnes directement concernées, à l’image de Jeanine Lecomte-Raffalli, qui, depuis Bastia, a souhaité prendre la parole pour réagir à ce rejet.
 

Atteinte de pathologies graves et évolutives, Jeanine Lecomte-Raffalli décrit un quotidien devenu extrêmement difficile. « Il y a un an et demi, on m’a diagnostiqué une tumeur maligne à l'arrière de l'œil droit : j'ai perdu la vue complètement du côté droit, et du côté gauche, je n'ai plus que 20 % de vue. Je ne peux plus lire, je ne peux plus écrire, si ce n'est péniblement avec des lunettes de vue ou une loupe, mais ce n’est qu’une phrase ou deux, et encore ! Je peux regarder la télé mais je ne peux pas lire s'il y a quelque chose d'écrit. Et j’ai même du mal à jouer au Scrabble avec mon amie qui vient me voir. »
 

Également atteinte d’une maladie osseuse, la chondrocalcinose généralisée, cette ancienne libraire-galeriste peine aujourd’hui à se déplacer. « C'est une destruction du cartilage des os, et si je tombe, c'est très compliqué, parce qu’on ne peut pas me mettre de prothèse. Jusqu'à il y a trois ans, j'étais quand même assez autonome : je pouvais marcher, prendre un taxi, descendre en ville seule. Mais depuis, j'ai fait d'autres chutes et je ne tiens debout que quatre ou cinq minutes, pas plus. Je ne peux plus lever mes bras pour étendre le linge, j'ai du mal à couper ma nourriture. La seule chose qu’il me reste une ou deux fois par mois, c'est d'aller chez le coiffeur et dans un restaurant si le sol est plat, en étant accompagnée. »
 

À cela s’ajoutent des douleurs quotidiennes, difficiles à calmer. « Je suis allergique à deux médicaments qu’on donne pour cette maladie, alors je suis obligée d’avoir des suppositoires, mais je ne peux pas les prendre plus de quatre jours de suite, sinon ils attaquent mes reins. Et mes douleurs ne peuvent pas être calmées comme on calme les douleurs des cancéreux, parce que je fais partie des rares personnes qui sont allergiques à la morphine et à l'opium. Je ne peux être calmée pour les douleurs que le cancer déclenche que par de l'aspirine et du dafalgan, mais ce ne sont pas des calmants suffisants. »


Libraire-galeriste, auteur, prix de l'Académie française.

Autrefois très active, Jeanine Lecomte-Raffalli raconte « vivre avec la douleur ». « J’ai été libraire-galeriste pendant 20 ans, j'ai monté et présenté 13 spectacles, j'ai écrit 14 ouvrages, je partais au moins deux fois par an sur le continent avec des peintres, des créateurs, des auteurs pour représenter la Corse, j'ai même eu le prix de l'Académie française. Je n'arrêtais pas, et tout d'un coup, à 86 ans, je suis immobilisée chez moi. »

C’est dans ce contexte qu’elle suivait de près l’examen de la proposition de loi sur la fin de vie au Sénat, et qu’elle déplore aujourd’hui le rejet de l’article central. « Ça contredit la devise de la France. Vous n'êtes pas libre d'arrêter votre vie quand elle devient intenable, et c'est surtout une grande atteinte à l'égalité. Ça peut coûter jusqu’à 15 000 euros pour aller à l’étranger, les sénateurs ont l'argent pour partir ailleurs, mais d’autres ne peuvent pas le payer », souligne-t-elle avant de conclure : « Nous sommes nombreux en France à vouloir arrêter notre vie dignement : notre vie n'est plus une vie, c'est une vie de douleur, et on a besoin de s'éteindre dans la dignité. Aujourd’hui, je suis privée de tout, je ne peux plus aller au cinéma, je ne peux plus aller au théâtre. Et j’aimerais que les nantis ne soient pas les seuls à pouvoir avoir une fin de vie dans la dignité. »