Au large de la Corse, les navires pourront bientôt éviter les collisions avec les baleines grâce à des drones intelligents

Rédigé le 07/11/2026
Patrice Paquier Lorenzi

Pionnier des bateaux volants, l'inventeur-navigateur Alain Thébault était ce vendredi 6 novembre au large d'Ajaccio pour lancer une première campagne d'essais d'un dispositif innovant destiné à détecter les cétacés grâce à des drones équipés de caméras optiques et thermiques. Développée par sa société Fly-Box World, cette technologie doit permettre, à terme, d'anticiper les déplacements des baleines et des dauphins afin d'éviter les collisions avec les navires. Une innovation qui pourrait trouver toute son utilité sur les routes maritimes reliant la Corse au continent et à l'Italie, particulièrement fréquentées par les mammifères marins.

Après avoir appris aux bateaux à voler, Alain Thébault veut désormais leur apprendre à voir. Ce vendredi matin, au large d'Ajaccio, l'inventeur-navigateur, célèbre pour avoir conçu L'Hydroptère avec Éric Tabarly, présentait une nouvelle étape de ses recherches dans le domaine de l'innovation maritime. Avec Fly-Box World, sa société technologique basée en Suisse, il développe un système intelligent de détection des cétacés, capable, à terme, d'anticiper leurs déplacements et de modifier automatiquement la trajectoire des navires pour éviter les collisions. Pour cette première campagne d'essais en conditions réelles, l'équipe de Fly-Box World a choisi les eaux corses pour expérimenter un dispositif associant drones, caméras optiques et thermiques et intelligence artificielle embarquée. L'objectif est de tester les capacités de détection des mammifères marins dans un environnement soumis aux contraintes de la navigation : état de la mer, visibilité, reflets du soleil ou encore mouvements des animaux.
 

« Moi, je suis avant tout un marin. J'ai été élevé sur l'eau et je considère que la vérité est sur l'eau, dans les conditions réelles. C'est pour cela que nous sommes ici aujourd'hui », explique Alain Thébault, pour qui cette expérimentation constitue une étape essentielle avant de passer à une utilisation opérationnelle. Pour ces premiers essais, l'inventeur-navigateur compte s'appuyer sur les sociétés insulaires Global Drone et Frenchi drone, en vue à terme de développer un partenariat stratégique avec la start-up.
 

Des drones pour repérer les cétacés avant le passage des navires

Le principe repose sur un dispositif relativement simple dans son concept, mais particulièrement complexe dans sa mise en œuvre. Un drone équipé d'une caméra optique et d'une caméra thermique doit évoluer en avant du navire, à une distance comprise entre 50 et 100 mètres, afin de surveiller la surface de l'eau et d'identifier la présence éventuelle de dauphins ou de baleines. « À bord, nous avons le cerveau, c'est-à-dire le calculateur qui pilote l'engin. Mais nous voulons également lui donner des yeux. Ces yeux, ce sont des drones qui vont voler en amont de nos plateformes autonomes, pour observer ce qui se passe devant elles », détaille l'inventeur. L'utilisation de caméras thermiques constitue l'une des pistes explorées pour faciliter la détection des animaux. Les cétacés, dont la température corporelle avoisine les 37 degrés, pourraient ainsi être repérés grâce à leur signature thermique lorsqu'ils évoluent à la surface. Les images recueillies seraient ensuite analysées par un système d'intelligence artificielle capable d'identifier les animaux, d'estimer leurs déplacements et de signaler les risques potentiels de collision.
 

« Nous commençons à tester des drones équipés de caméras optiques et thermiques pour détecter les cétacés. Nous travaillons également sur l'utilisation de lidars et de sonars pour sécuriser la navigation de nos plateformes, qui pourront évoluer à 35 nœuds », précise Alain Thébault. Car l'enjeu est bien celui de l'anticipation. À une vitesse de 30 à 35 nœuds, un navire dispose de peu de temps (5 secondes) pour réagir lorsqu'un animal apparaît sur sa trajectoire. Le système développé par Fly-Box World doit donc permettre de dépasser la simple observation pour intégrer progressivement les informations recueillies aux décisions de navigation. Cette première campagne ne constitue toutefois qu'une phase initiale de validation. L'évitement entièrement autonome des cétacés reste un objectif à atteindre, au terme de nouveaux essais et développements technologiques.
 

La Corse, un territoire particulièrement concerné

Cette innovation pourrait avoir un intérêt tout particulier en Méditerranée, et notamment sur les liaisons maritimes entre la Corse, le continent français et l'Italie. Ces routes traversent des zones fréquentées par plusieurs espèces de mammifères marins, dont le rorqual commun, l'un des plus grands animaux de la planète. Le nord-ouest de la Corse se situe notamment dans le périmètre du sanctuaire Pelagos, espace maritime consacré à la protection des mammifères marins en Méditerranée, partagé entre la France, l'Italie et Monaco. La cohabitation entre les cétacés et le trafic maritime y représente un enjeu environnemental majeur, les collisions constituant une menace pour les grandes espèces de baleines. 
 

« Nous avons plusieurs centaines de cétacés dans ces eaux, notamment des rorquals communs. Entre les côtes continentales et la Corse, particulièrement dans le secteur de Calvi, nous sommes dans une zone où la présence de ces animaux est importante », souligne Alain Thébault, qui évoque des échanges avec des acteurs de la protection des océans, notamment la Fondation Prince Albert II de Monaco. Pour l'inventeur, les nouvelles technologies de navigation doivent impérativement intégrer cette dimension environnementale. « Nous voulons développer de nouveaux modes de transport maritime, mais nous devons, avant tout, être dans la protection du vivant. ». Des discussions sont actuellement en cours avec la société Cors'Express qui envisage de relier prochainement la Corse à l'Italie et en proie actuellement à des problématiques environnementales.
 

Au-delà de l'évitement des collisions, Fly-Box World envisage également d'utiliser ses futurs navires comme de véritables observatoires de la biodiversité marine. Les données recueillies par les drones pourraient contribuer à mieux connaître les déplacements des cétacés, à identifier les zones de présence les plus importantes et à alimenter les recherches scientifiques.


Des conteneurs volants entre Bastia et l'Italie ?

Derrière cette technologie de détection se dessine un projet bien plus vaste : celui de révolutionner le transport maritime de marchandises. Après L'Hydroptère, qui avait franchi en 2009 la barre des 50 nœuds et établi deux records mondiaux de vitesse à la voile, puis SeaBubbles, ses navettes électriques à foils destinées au transport de passagers, Alain Thébault s'attaque désormais au fret. « Ce que j'aime, c'est défricher. J'aime quand c'est compliqué et j'aime être le premier. Après, je laisse les autres photocopier ! », lance-t-il avec malice. L'idée lui serait une nouvelle fois venue de ses enfants. « Un jour, alors que nous étions bloqués dans les embouteillages, entourés de camions, mes deux petits garçons m'ont dit : "Papa, tu devrais faire voler les camions !" Je leur ai répondu : "Je ne peux pas faire voler les camions, mais je peux probablement faire voler les conteneurs." »
 
C'est ainsi qu'est né Fly-Box World, avec l'ambition de développer des plateformes autonomes sur foils capables de transporter du fret à grande vitesse, en évoluant au-dessus de la surface de l'eau. Deux modèles sont actuellement envisagés : un premier de 12 mètres pouvant embarquer plusieurs tonnes de marchandises, et un second de près de 20 mètres destiné au transport de conteneurs pouvant atteindre 30 tonnes. « Nous allons assister à une dronisation du transport de conteneurs. Demain, ces plateformes pourront voler en essaim, de manière autonome, au-dessus de l'eau », prédit Alain Thébault.
 

Plusieurs projets de liaisons sont déjà à l'étude au Moyen-Orient, notamment entre le Qatar et Dubaï, ainsi qu'en Asie, entre les ports de Busan en Corée du Sud ou encore entre Tokyo et Yokohama au Japon. Mais la Méditerranée pourrait également devenir un terrain de développement privilégié. Interrogé sur la possibilité de voir un jour ces conteneurs autonomes assurer des rotations entre la Corse et l'Italie, le navigateur se montre optimiste. « Oui, c'est très probable, notamment sur une liaison entre Livourne et Bastia », assure-t-il. Un groupe italien aurait d'ailleurs manifesté son intérêt pour des dessertes reliant notamment Bastia, Gênes et la Côte d'Azur.
 

« Après avoir appris aux bateaux à voler, nous voulons leur apprendre à voir »

Pour rendre ce transport autonome possible, Fly-Box World développe en parallèle Fly-Brain, un système d'intelligence embarquée composé, selon Alain Thébault, d'environ 100 000 lignes de code. Ce calculateur doit assurer la stabilité des plateformes sur leurs foils, leur positionnement, leurs communications avec les autres engins et, à terme, leur capacité à prendre des décisions en fonction de leur environnement. L'intégration des drones de surveillance constitue ainsi l'une des briques essentielles de ce futur système de navigation. L'objectif est de permettre aux plateformes de transport de détecter suffisamment tôt les obstacles et les animaux marins pour adapter leur trajectoire sans intervention humaine.
 

Reste désormais à démontrer l'efficacité de cette technologie en conditions réelles, notamment lorsque la visibilité se dégrade ou que la mer devient agitée. Les essais engagés au large d'Ajaccio doivent précisément permettre de confronter les premières analyses aux contraintes du terrain et d'affiner les performances du dispositif. « Avec L'Hydroptère, nous avons appris aux bateaux à voler. Aujourd'hui, nous voulons leur apprendre à voir et à comprendre leur environnement. Notre ambition est de mettre l'innovation maritime au service de la protection des océans », résume Alain Thébault. Une ambition qui pourrait, à terme, faire des routes maritimes entre la Corse, le continent et l'Italie un terrain privilégié pour cette nouvelle génération de navires autonomes, capables de transporter des marchandises tout en veillant sur les géants de la Méditerranée.