Au large d'Ajaccio, sous les pierres, le mystère d’un navire venu du Nord

Rédigé le 12/09/2026
Jeanne Soury

À 19 mètres sous la surface, au large des îles Sanguinaires, plusieurs centaines de tonnes de pierres recouvrent encore les vestiges d’un navire vieux de près de cinq siècles. Depuis le 24 août, archéologues et plongeurs poursuivent une fouille hors norme sur l’épave Sanguinaires C. Après plusieurs années à dégager son imposant chargement, le bois de la coque commence enfin à réapparaître. Avec lui, des objets fragiles, des indices sur les routes commerciales de l’époque et surtout une énigme : qui était ce bateau venu de Scandinavie, et que faisait-il au large d’Ajaccio ?

© Teddy Seguin-Drassm, ARASM

À première vue, il n’y a presque rien à voir. Sous la Méditerranée, à 19 mètres de profondeur, Sanguinaires C ressemble encore largement à un immense amas de pierres. Pour cette campagne 2026, qui a commencé le 24 août et prendra fin le 14 septembre, les plongeurs retirent patiemment ce chargement qui a recouvert et emprisonné le navire depuis la seconde moitié du XVIe siècle. Il aura fallu huit jours de démontage pour que le bois apparaisse enfin. Quelques éléments de coque émergent désormais à bâbord. Pour les archéologues, c’est bien plus qu’un morceau de bois : chaque centimètre dégagé permet de remonter le temps.

La fouille a débuté en 2016, avant de prendre une nouvelle ampleur à partir de 2018. En 2021, puis en 2023, les équipes ont progressivement retiré le chargement. Cette année, 50 à 80 centimètres supplémentaires ont encore été démontés dans la partie centrale.

Mais impossible de gagner du temps. Sous chaque couche peuvent se trouver des éléments de la structure du bateau ou des objets fragiles. Les pierres sont donc retirées une à une, à la main. « On a un très lourd chargement de pierres, très volumineux, qui demande plusieurs années de démontage », explique Marine Sadania, archéologue au Département des Recherches Archéologiques Subaquatiques et Sous-Marines (DRASSM) et co-responsable de la fouille avec Hervé Alfonsi, président de l'Association pour la Recherche Archéologique Sous-Marine (ARASM). « Au milieu, il peut y avoir des objets, des éléments structurels en bois fragiles qui nécessitent un décapage manuel et non mécanique. »
 

Même les pierres sont étudiées. Leur disposition permet de comprendre comment le chargement avait été organisé et certains blocs sont remontés afin d’en déterminer la nature et la provenance géologique. À la même époque, huit tours génoises étaient en construction autour du golfe d’Ajaccio et nécessitaient d’importants apports de matériaux. Le chargement pouvait-il être destiné à l’un de ces chantiers ? Les chercheurs n’excluent pas la piste, mais rien ne permet encore de l’affirmer.

Un bateau venu du Nord

Car le premier mystère est celui du navire lui-même. Sanguinaires C a été construit à clin, une technique caractéristique de l’Europe du Nord : les planches de la coque se chevauchent légèrement. « En Méditerranée, on a l’habitude de construire à franc-bord », rappelle Hervé Alfonsi, aussi président de la Commission Nationale d'Archéologie Subaquatique de la FFESSM.

Une architecture qui fait de Sanguinaires C une découverte particulièrement rare. Selon Éric Rieth, directeur de recherche émérite au CNRS, elle constitue actuellement la seule attestation archéologique en Méditerranée d’un navire scandinave construit à clin et daté de la seconde moitié du XVIe siècle. « C’est un document d’architecture exceptionnel », souligne le spécialiste.

Le navire mesurait environ 18 mètres de long, 12 mètres de large et 2,80 mètres de haut. Il est aujourd’hui légèrement couché sur bâbord, une partie de son chargement s’étant déversée sur ce flanc.
 

Mais alors, comment un bateau construit si loin de la Méditerranée s’est-il donc retrouvé au large des Sanguinaires ? Les chercheurs entrevoient un itinéraire possible, celui des réseaux reliant l’Europe du Nord à la Méditerranée, notamment pour approvisionner Gênes en céréales. Les céramiques retrouvées à bord, dont certaines sont d’origine pisane ou ligure, apportent un autre indice d’une connexion avec l’Italie.

Et puis il y a ce que les pierres ont conservé. Cette année, deux objets en vannerie ont été découverts sous le chargement. Des paniers d’une quarantaine de centimètres de diamètre, coincés dans une poche où subsistait encore un espace vide. « Ce sont des paniers très fragiles, d’autant plus qu’ils ont été écrasés par le chargement », raconte Marine Sadania.

L’un d’eux restera au fond. Car l’archéologie ne consiste pas nécessairement à tout remonter. Un objet peut être documenté et étudié sous l’eau. Si son prélèvement risque de l’endommager, le laisser sur place peut être la meilleure manière de le préserver. L’autre panier pourrait, lui, être partiellement prélevé.

D’autres objets livrent des fragments plus intimes de la vie à bord : un couvercle tourné de compas de navigation, une chaussure particulièrement soignée dont la pointure peut être déterminée, des châtaignes ou encore un peigne.

Et puis il y a les céramiques. Certaines ont conservé une glaçure brillante et des motifs parfaitement visibles. Cette campagne a notamment livré plusieurs pièces à dominante verte ainsi qu’un pot à pharmacie.
 

Quand une masse de fer devient une dague

Il arrive aussi que l’objet soit là, mais qu’il refuse de se montrer. Après des siècles sous l’eau, le fer s’est mêlé au sable et aux produits de corrosion pour former des concrétions extrêmement dures, parfois impossibles à identifier à l’œil nu.

Alors les chercheurs les passent au scanner. En 2024, une petite masse ferreuse qui ne semblait présenter aucun intérêt particulier avait ainsi révélé une remarquable dague.

Cette année, d’autres concrétions pourraient encore réserver des surprises. Les archéologues soupçonnent notamment la présence possible d’armes à feu. Le contexte historique rend la piste crédible : au XVIe siècle, les navires marchands pouvaient embarquer des armes pour se défendre dans une mer devenue particulièrement peu sûre. Encore faut-il le prouver. Grâce à un partenariat avec des radiologues ajacciens, certains objets sont exceptionnellement passés au scanner.

À bord de l’Alfred Merlin, le navire scientifique du ministère de la Culture, une vingtaine de personnes participent ainsi à l’opération. Deux plongées sont réalisées chaque jour. Archéologues, spécialistes de l’architecture navale et de la culture matérielle travaillent ensemble pour comprendre ce qui se cache sous les pierres. Car l’objectif n’est pas seulement de dégager l’épave. Il faut parvenir à reconstituer le navire qui existait avant le naufrage.

Pour Éric Rieth, chaque trouvaille compte : « Tout ce qui peut apparaître comme des détails met en évidence au fond les pratiques de chantier et aussi la dynamique architecturale du bateau », explique-t-il.
 

Il reste alors la plus grande inconnue. Le navire a une architecture, une cargaison, des objets qui racontent une partie de sa vie. Il a probablement navigué entre plusieurs mondes. Puis, un jour, il a sombré. Mais son nom demeure inconnu. Les chercheurs veulent d’abord préciser la chronologie du naufrage, avant de confronter les données archéologiques aux archives, notamment avec l’Université de Gênes, pour tenter de retrouver sa trace. « On est vraiment sur une enquête archéologique », résume Marine Sadania.

Le programme est prévu sur trois ans, de 2026 à 2028. Trois années pour retirer encore des tonnes de pierres, documenter les bois, étudier les objets et reconstituer peu à peu la silhouette du navire. Et peut-être, un jour, parvenir jusqu’à son identité.

Les curieux pourront découvrir le navire scientifique Alfred Merlin et échanger avec les équipes dimanche 13 septembre, de 9h30 à 12h30, au port Tino Rossi, à Ajaccio. Les archéologues y présenteront la fouille de Sanguinaires C ainsi que les premiers résultats de la campagne 2026.