INRAE de San Ghjulianu - Un prix européen pour André Torre

Rédigé le 05/09/2026
Jeanne Leboulleux-Leonardi

Le 28 août dernier, à Sofia, en Bulgarie, André Torre, président du centre INRAE de San Ghjulianu, recevait un prix très convoité par les chercheurs en « Sciences Régionales ». Décerné par l’European Regional Science Association, ce prix ERSA vient couronner une belle carrière et surtout saluer une contribution majeure à ses travaux sur « les relations de proximité et le développement territorial ». Une distinction d’autant plus exceptionnelle que c’est la première fois, depuis la création du prix, qu’elle est remise à un scientifique français.

(Photos NRAE de San Ghjulianu)

Des « Sciences Régionales » à la « Science de la paix et de l’environnement »
« C’est le prix le plus important qui puisse être attribué dans ma discipline », explique André Torre qui cumule les distinctions internationales. Une discipline qui a vu le jour à la fin des années cinquante et qui nous vient tout droit d’Amérique. Elle s’intéresse aux régions, aux territoires, aux villes et aux villages ; à tout ce qui relève de l’aménagement du territoire et de sa socio-économie. Plus qu’une simple discipline, d’ailleurs, puisqu’elle fait aussi bien appel à la géographie, à l’économie, à l’aménagement, qu’à la sociologie, la démographie ou l’environnement..., « c’est un patchwork de disciplines », résume le scientifique.
Son fondateur, le professeur américain Walter Isard, était une personnalité étonnante. « Son idée, c’était de rapprocher les hommes, les personnes, et de réagir au niveau du territoire, pour favoriser les échanges. Comprendre les choses au niveau humain. Ne pas raisonner uniquement en termes d’État, de grandes politiques macroéconomiques. Il a commencé à développer l’idée en Amérique. Puis il a parcouru l’Europe en famille, s’arrêtant dans toutes les capitales pour y échanger avec de grands professeurs : “évangéliser l’Europe”, parce que c’était aussi un quaker : il a défini la “Science de la paix et de l’environnement”. C’est d’ailleurs ce qui explique le dernier slide de mon intervention à Sofia ». Le symbole de la paix, entouré du Peace and Love, représente en effet la dernière image de l’intervention du scientifique devant ses pairs.
Depuis les années cinquante, la discipline ne cesse de se développer à travers le monde de la recherche et cela sur toute la planète. « Elle concerne maintenant des milliers de chercheurs. » Plusieurs associations la structurent : une association mondiale, à laquelle répondent quatre associations supranationales, et d’autres au niveau national – une cinquantaine au total. L’Afrique seule, semble un peu à la traîne, et c’est vers elle que s’oriente les efforts de ceux qui cherchent à renforcer son rayonnement.
Le prix ERSA est attribué par un jury indépendant qui s’appuie notamment sur « la qualité des publications, l’expérience en sciences régionales, les contributions académiques et aux politiques publiques ». Son expérience en sciences régionales, André Torre l’a développée dans deux domaines : la proximité ainsi que le développement territorial. Un travail monumental, se traduisant par la publication de 250 articles et 26 ouvrages. Parmi ces multiples travaux, en est-il un ou deux qui lui tiendraient plus à cœur que les autres ? «Pas du tout », sourit le scientifique. Manifestement passionné par ses recherches, il ne voit pas comment il pourrait privilégier une étude plutôt qu’une autre.

Sciences régionales et proximité

La proximité, « j’ai commencé à y travailler dans les années 1990, explique-t-il. Il y avait l’idée que pour se développer, il fallait se fonder sur les relations de proximité. En particulier, pour avoir des services productifs. » Mais il y a proximité et proximité. La notion recouvre deux réalités différentes qui permettent de « décrire le monde », et qui, dans leurs rapports complexes, nous renvoient à des problématiques très actuelles.
D’un côté, l’on trouve la proximité géographique. Il ne s’agit pas seulement de distance : la distance se combine avec la durée, le coût du déplacement, l’existence ou non d’infrastructure, les normes... « S’il y avait un tunnel sous Vizzavona, on irait beaucoup plus vite entre Ajaccio et Bastia », illustre André Torre.
Et puis, il y a la proximité « organisée », parce qu’elle repose sur une société qui s’organise sur la base d’une logique d’appartenance – on appartient à des réseaux, un club de pétanque, un réseau d’anciens élèves ; ou avec une logique de similitude – on professe la même religion, on a la même culture, on adhère aux mêmes normes de comportement.... « C’est par exemple la diaspora corse. Si je rencontre un Corse à l’autre bout du monde, ça va nous faciliter la relation au début, parce qu’on partage la même culture ». Et cette « proximité organisée » nous permet de fonctionner « à distance », avec le téléphone, internet... sans nécessiter de passer par une « proximité géographique ».

La naissance d’une nouvelle société


Ces proximités n’ont pas cessé d’évoluer depuis la nuit des temps, avec des délais de transport qui n’ont cessé globalement de s’améliorer, et une facilité croissante : ceux qui ont connu les téléphones publics à pièces mesurent tout le chemin qui a été fait avec le téléphone portable !
« La proximité à distance s’est énormément développée ! » Le paradoxe n’est qu’apparent. Les relations humaines, professionnelles ou personnelles, ont été révolutionnées, notamment par le « travail hybride », nouvelle appellation du télétravail. « La tendance va continuer à se développer, parce que c’est plus économique et que ça joue dans le sens de la protection de l’environnement », estime André Torre. La télémédecine en représente un autre volet – on sait, en Corse, tout l’intérêt qu’elle offre pour les zones rurales qui se désertifient.
L’enjeu est donc d’importance. Mais cette évolution a son côté sombre : « Elle introduit des distorsions énormes, des inégalités sociales et spatiales », estime le chercheur. Sans parler des troubles mentaux que rencontrent nombre de personnes qui ne supportent pas l’isolement.
« Quand on a des gens dans une pièce, ça ne garantit pas qu’ils soient réellement ensemble. Ils sont sur leurs téléphones, ils activent leur proximité organisée à distance... qui vient replacer la proximité géographique. On arrive à une nouvelle société. Peut-on faire une société à distance ? Ou accepter une société à deux vitesses ? Ce sont des questions de société ! On a besoin de moments de proximité géographiques temporaires. »

Le développement territorial appliqué aux zones rurales
Le domaine du développement territorial est très corrélé à la notion de proximité : « Là, c’est très incarné. On est dans la proximité géographique et dans les proximités organisées locales. Comment développer un territoire, comment aussi il peut ne pas se développer ! J’ai réalisé des études sur des zones rurales, des dizaines voire des centaines de cas ! Auprès de communes, de syndicats de bassin versant, de chambres d’agriculture... ».
Le développement implique une production. Et celle-ci ne se limite pas à l’agriculture ou à l’industrie, mais intègre aussi les services, et jusqu’aux industries culturelles et créatives, avec des impacts importants en termes financiers ou sociaux notamment en zones rurales, comme vient de le démontrer une étude européenne dont André Torre assurait la direction.
Si la question de la production est essentielle – « on ne peut pas rester sur un territoire si on n’y produit plus rien » – la question complémentaire de la gouvernance est fondamentale : « Comment les gens s’entendent au niveau local, comment ils travaillent ensemble, comment ils entrent en conflit, ou comment les politiques sont mises en œuvre par les pouvoirs publics... ». Elle permet souvent d’expliquer pourquoi certains territoires se vident.
« La gouvernance, il ne faut pas s’en faire une idée idyllique. Ce n’est pas le consensus. Les conflits, les oppositions, les différences de vue, c’est normal. » Mais il faut trouver la juste mesure. Et si la Bulgarie a perdu en quelques années près d’un tiers de sa population (9 millions d’habitants au début des années quatre-vingt-dix pour 6 actuellement), profitant de l’opportunité offerte par Schengen de s’expatrier vers d’autres pays européens, ces conflits mal gérés en portent une lourde responsabilité. Aussi, le scientifique estime qu’il faut rester vigilant sur ce risque qui n’épargne aucun territoire.

Et la Corse dans cet ensemble ?
Production et gouvernance soulèvent également de nombreuses questions pour notre région.
« La situation de la Corse ressemble à celle de beaucoup d’îles européennes. Avec une très forte dépendance sur nos importations – c’est la question de la souveraineté alimentaire. On trouve le problème en Sicile, en Sardaigne, aux Baléares... mais aussi à la Réunion ou à la Guadeloupe. Avec aussi des difficultés de développement et une dépendance au tourisme extrêmement forte. »
Pourtant la Corse a des atouts : « Des produits d’origine qui nous permettent de nous appuyer en partie sur notre développement : on vend nos spécificités, notre originalité – le vin, les clémentines, le fromage... et notre image, explique André Torre, qui n’est pas pour rien également le président de l’INRAE. Si on détruit nos paysages, il n’y aura plus de tourisme. Nous avons un intérêt très fort à défendre nos spécificités. Comment mettre en valeur ce que l’on a ? Comment le conserver ? Il faudrait être capable de faire pour d’autres productions ce que l’on a fait sur le vin ou les clémentines... »
Quant au volet qui regarde la gouvernance, il importe de s’interroger : « À quel point arrivons-nous à nous gouverner nous-mêmes ? À quel point sommes-nous sous une gouvernance extérieure ? ».
Des questions qui, elles aussi, se trouvent au cœur des réflexions menées actuellement sur notre île.