Au large de la Corse, un été record en termes d'observation révèle les trésors de biodiversité de la Méditerranée

Rédigé le 05/09/2026
Manon Perelli

Rorquals communs, cachalots, dauphins de Risso, tortues caouannes ou encore diables de mer ont été observés en nombre cet été au large de la Corse et dans tout le nord-ouest de la Méditerranée. Une saison exceptionnelle que la Stareso explique notamment par les conditions météorologiques de l’hiver, qui ont favorisé une importante production de plancton et, avec elle, l’ensemble de la chaîne alimentaire.

(Photos : Lovina Fullgrabe - Stareso)

De majestueux rorquals communs pouvant atteindre une vingtaine de mètres, des cachalots, plusieurs espèces de dauphins, mais aussi des tortues caouannes, des poissons-lunes et des diables de mer. Depuis le printemps, les observations d’animaux marins se sont multipliées au large de la Corse et dans tout le nord-ouest de la Méditerranée. « Cette année, nous avons pu prospecter le large à plusieurs reprises, parfois entre Nice et Calvi, et observer beaucoup de cétacés », se réjouit Lovina Fullgrabe, responsable de recherche et d’étude à la Station de recherches sous-marines et océanographiques de Calvi (Stareso).
 
Plusieurs groupes de cachalots ont notamment été repérés au nord de la Corse, parfois accompagnés de leurs petits, alors que l’espèce est habituellement davantage observée dans le golfe d’Ajaccio, dont les grandes profondeurs lui sont particulièrement favorables. Dans le golfe de Saint-Florent, les scientifiques ont également eu la chance de croiser des dauphins de Risso, une espèce assez rare dans les zones qu’ils prospectent habituellement autour de l’île. « Ils ont la particularité d’avoir des marques blanches laissées par les interactions. Plus ils sont vieux, plus ils sont blancs, avec une apparence presque fantomatique », détaille la chercheuse. Beaucoup plus fréquents au large, les dauphins bleus et blancs ont eux aussi été observés en nombre cette année. Plus petits que les grands dauphins gris présents près des côtes, ils viennent volontiers jouer dans les vagues formées par les bateaux et accompagner leur navigation à l’étrave. Les rencontres ont également été beaucoup plus fréquentes qu’à l’accoutumée avec les diables de mer, de grandes raies pélagiques encore largement méconnues du grand public. Pouvant dépasser trois mètres d’envergure, ces cousines éloignées des plus célèbres raies manta sont parfois aperçues en train de bondir à plusieurs mètres au-dessus de l’eau et faire des sauts vertigineux, donnant à observer un spectacle étonnant aux chanceux qui croisent leur route. Déjà au cours de l’année passée, des grands bancs de plusieurs dizaines d’individus avaient été observés dans des zones inédites au large de l’ouest de la Corse par l'association Ailerons, dévoile Lovina Fullgrabe. Cet été, lors d’une campagne à laquelle la scientifique a participé entre la Corse et les Baléares, elle dit avoir assisté à « un festival de diables de mer incroyable ». « Il y avait également beaucoup de thons », note-t-elle en insistant sur le caractère hors norme de la saison. « Cette année, il y a eu vraiment beaucoup, beaucoup d’observations de la faune marine en Méditerranée », appuie-t-elle en précisant que ce constat est partagé par ses collègues et différents opérateurs d’observation des cétacés sur le continent. « En fait, tous ces animaux sont finalement présents en réponse à une disponibilité en nourriture ».
 

« Tout part de ce qu’il y a de plus petit »
 
Cette profusion de vie trouverait en effet en grande partie son origine dans les conditions météorologiques de l’hiver dernier, les épisodes venteux ayant permis de brasser la colonne d’eau et de faire remonter vers la surface des eaux profondes riches en nutriments. « Quand il y a ce brassage, les eaux profondes, qui contiennent beaucoup d’éléments chimiques faisant office de nutriments, remontent vers la surface. Le phytoplancton a besoin de lumière et de nutriments pour réaliser la photosynthèse. Il va ensuite alimenter toute la chaîne alimentaire qui en découle », détaille Lovina Fullgrabe rappelant que le phytoplancton nourrit ainsi le zooplancton, qui permet à son tour le développement du krill, dont se nourrissent en grande majorité les baleines.  « Il y a quelque chose de très poétique dans cette histoire : certains des plus grands animaux du monde dépendent finalement de ce qu’il y a de plus petit. Et aussi, intrinsèquement, du climat. C’est vrai qu’on ne peut pas dissocier finalement le climat de l’environnement marin », relève la chercheuse.
 
Le nord-ouest de la Méditerranée présente à ce titre des caractéristiques exceptionnelles. Les courants et les phénomènes météorologiques qui s’y produisent permettent chaque printemps une importante production de plancton, aussi bien près des côtes qu’au large. « C’est le seul endroit de Méditerranée où l’on retrouve au printemps cette abondance pléthorique de plancton sur le côtier, mais aussi au large. Et cela fait toute la différence », souligne-t-elle. Une richesse qui a notamment justifié la création du sanctuaire Pelagos, vaste espace de protection des mammifères marins situé entre la Corse, le continent français et l’Italie.
 

Pour autant, ces nombreuses observations cette année ne permettent pas d’affirmer que les populations de cétacés sont désormais plus importantes ou qu’elles se portent mieux. « Les espèces sont mobiles et pourraient être ailleurs. Si nous ne regardons qu’une partie de la grande image, il est difficile de conclure de manière robuste », note Lovina Fullgrabe. Certaines espèces présentes en Méditerranée peuvent simplement s’être concentrées cette année dans le bassin nord-ouest, attirées par une nourriture particulièrement abondante.
 
La multiplication des campagnes scientifiques peut également créer un biais. Depuis 2019, la Stareso réalise des missions océanographiques afin d’étudier la température, la salinité, les nutriments ainsi que le phytoplancton et le zooplancton. Mais les observations de la grande faune étaient jusqu’ici principalement opportunistes. Lancé l’année dernière pour une durée de six ans, le programme Orizonte doit désormais permettre de mieux connaître la présence et les déplacements de ces animaux dans le périmètre du Parc naturel marin du Cap Corse et de l’Agriate. Pour ce faire, les campagnes en bateau menées selon des parcours prédéfinis sont complétées par des survols aériens, des prises de vues à haute fréquence et des enregistrements acoustiques réalisés à l’aide d’hydrophones déployés à différents endroits clefs. « Cela nous permet de détecter toutes les choses que l’on ne va pas voir », précise Lovina Fullgrabe en dévoilant que l’objectif est de repérer les animaux qui échappent aux observations visuelles, dans des zones où les profondeurs peuvent dépasser 2 500 mètres. « Contrairement à ce que disait Cousteau, la mer est loin d’être le monde du silence et donc on peut grâce à la complémentarité des méthodes, essayer de se rapprocher le plus possible de ce qu'il en est vraiment sur le terrain, ce qui est un gros challenge quand vous avez des masses d'eau qui atteignent 8 fois la tour Eiffel empilée », sourit-elle en s’émerveillant : « D’autant plus que nous avons dans notre périmètre des cétacés qui détiennent des records autant en termes de plongée qu’en termes de durée d’apnée, comme les baleines à bec qui sont très discrètes et peuvent plonger pendant plus de 3 heures en apnée et atteindre des profondeurs qui se rapprochent des 3000 mètres ». 
 

Un trésor encore largement méconnu
 
D’ores et déjà, il semble établi que les tortues caouannes font de leur côté partie des espèces dont la présence semble progresser au fil des années au tour de la Corse. Lors d’une seule sortie en mer, il y a trois ans, la Stareso avait ainsi comptabilisé 42 individus. Cette importante présence avait précédé une saison record pour le nombre de pontes recensées sur les côtes françaises et corses. Alors que ces tortues pondaient historiquement dans l’extrême est de la Méditerranée, elles investissent désormais de nouveaux secteurs plus à l’ouest. La température d’incubation des œufs déterminant le sexe des nouveau-nés, le réchauffement des sites de ponte traditionnels pourrait notamment contribuer à cette évolution. « Cela témoigne d'une telle intelligence incroyable. Cela suggère qu'elles savent que pour équilibrer le sex ratio il est préférable de venir pondre dans des zones plus tempérées », constate Lovina Fullgrabe en indiquant que les scientifiques cherchent aujourd’hui à savoir si les observations réalisées au large peuvent permettre d’anticiper le nombre de pontes qui auront lieu quelques mois plus tard sur les plages.
 
« En tous cas, c'est génial de pouvoir aller être les témoins de cette pléthore de vie qui, malheureusement, est tellement méconnue durant toute l'année », lance encore la responsable de recherche et d’étude de la Stareso pour qui ces campagnes océanographiques pourront contribuer à permettent surtout de mettre en lumière cette richesse que les habitants de l’île eux-mêmes connaissent encore peu. « Il faut prendre conscience à quel point la Méditerranée est incroyable. C’est déjà un énorme pas de conscientiser cette richesse ».
 

Car ce trésor se trouve aussi au cœur de l’une des zones les plus parcourues par le trafic maritime. Ferries, porte-conteneurs, navires de commerce et bateaux de plaisance traversent quotidiennement le sanctuaire Pelagos, au risque de percuter les grands cétacés qui évoluent à proximité de la surface. « Le nord-ouest de la Méditerranée est un trésor pour cette mégafaune. Mais, parallèlement, c’est aussi l’une des zones les plus parcourues par le trafic maritime. Nous avons clairement un conflit d’usages », alerte Lovina Fullgrabe.
 
Plusieurs dispositifs tentent aujourd’hui de détecter les cétacés et de transmettre leur position aux navires, sans toutefois être encore totalement efficaces. Pour la scientifique, la réduction de la vitesse reste donc l’une des mesures les plus immédiates pour diminuer le risque de collision. Mais la protection de ces animaux passera aussi par une meilleure connaissance de leur présence. « Les gens n’ont pas conscience de ces trésors. Il y a un travail de sensibilisation primordial à faire », insiste-t-elle. Une prise de conscience que cet été record pourrait désormais contribuer à accélérer.