À Ocana, les abeilles au rythme d’une nature bouleversée

Rédigé le 13/09/2026
Jeanne Soury

À Ocana, le Jardin des Abeilles invite à entrer dans l’univers fascinant des ruches, entre découverte de l’abeille noire corse, dégustation des miels et observation du travail des apiculteurs. Mais derrière cette aventure familiale et pédagogique se dessine aussi une inquiétude : sur les ruchers, les saisons se décalent et les floraisons ne coïncident plus toujours avec les besoins des colonies.

(Photos : Paule Santoni)

30 km/h. C’est la vitesse moyenne d’une abeille. Ses ailes, elles, battent jusqu’à 230 fois par seconde. Au printemps, une ruche peut abriter jusqu’à 80 000 individus et, pour produire un seul kilo de miel, les butineuses parcourent l’équivalent de quatre fois le tour de la Terre. Un ballet incessant, organisé autour d’une seule colonie et d’une reine capable, elle, de pondre jusqu’à 3 000 œufs par jour.

Au Jardin des Abeilles, ces chiffres sont le point de départ d’un parcours pensé pour faire comprendre ce qui se joue derrière chaque pot de miel. « Au départ, c’était surtout le plaisir de faire goûter un produit que nos abeilles produisent. Puis, au fil des années, on s’est rendu compte qu’il y avait vraiment une demande autour de l’abeille », raconte Tiphaine Pietri.

Avec son frère Pierre, elle a repris il y a quatre ans l’exploitation familiale, née au début des années 2000. À l’époque, leurs parents, issus du monde des hautes technologies, délaissent peu à peu leurs ordinateurs pour se consacrer aux abeilles. La passion grandit, tout comme l’envie de la transmettre.

Aujourd’hui, l’exploitation compte 400 ruches. Et parmi les pensionnaires du Jardin des Abeilles, une place particulière est accordée à l’abeille noire de Corse. Une abeille insulaire, différente de celles du continent, protégée depuis 1982 par l’interdiction d’importer des abeilles sur l’île. « On a vraiment à cœur de mettre l’accent sur cette abeille particulière et sur tout le miel qu’elle produit », explique Tiphaine Pietri.
 

Car en Corse, les abeilles donnent naissance à une véritable palette de miels, liée aux différentes floraisons de l’île. Le Miel de Corse bénéficie ainsi d’une AOP. Pour le public, le parcours permet aussi de comprendre pourquoi un miel peut être clair ou foncé, liquide ou cristallisé : tout dépend des fleurs butinées et du moment de la récolte.

Des ruches qui prennent la route

Et les visiteurs ne viennent pas toujours sans appréhension. « Tout le monde a à l’esprit qu’une abeille, ça pique », sourit l’apicultrice. Autour des pots de miel, pourtant, les abeilles se concentrent sur une autre gourmandise : « Elles sont là uniquement pour manger du miel, comme eux d’ailleurs. »

Pour suivre les floraisons, les abeilles ne restent pas toujours au même endroit. L’exploitation pratique la transhumance, avec environ cinq déplacements par an. Les ruches prennent ainsi la route au gré des ressources disponibles, permettant aux colonies de profiter de nouvelles fleurs et aux apiculteurs de récolter différents miels. Un travail d’observation permanent. « On voit quand une floraison se termine, et c’est le moment pour nous de ramener le miel à la miellerie », explique Tiphaine Pietri. Mais ce calendrier devient de plus en plus difficile à prévoir. Car si les abeilles suivent les fleurs, les fleurs, elles, suivent désormais des saisons qui se dérèglent.

C’est l’un des constats qui inquiète le plus les apiculteurs. « Ces dernières années, nos productions sont moins importantes, on le constate à chaque saison », observe Tiphaine Pietri. Certaines variétés de miel deviennent même particulièrement difficiles à produire.
 

Quand les fleurs arrivent trop tôt

Cette année, le décalage s’est encore fait sentir. « La floraison de printemps avait beaucoup d’avance. Quand les colonies sont enfin prêtes à butiner au mois d’avril, elles se retrouvent face à une floraison qui est déjà fanée », décrit-elle. Pour les abeilles, le problème est concret : une colonie en développement doit nourrir ses jeunes alors que les ressources florales peuvent déjà avoir disparu. Et cette difficulté ne s’arrête pas à la production de miel. Sur certains ruchers, l’exploitation a découvert cette année des abeilles et des colonies mortes, une situation qu’elle n’avait pas observée auparavant. « On les chouchoute, on est aux petits soins, mais ça devient de plus en plus compliqué pour nous d’élever nos abeilles », confie l’apicultrice.

C’est là que le parcours pédagogique, disponible directement sur site, prend une autre dimension. Derrière la dégustation, il s’agit de montrer que l’abeille dépend directement de son environnement et de ses évolutions. Les visiteurs posent d’ailleurs de plus en plus de questions sur leur avenir. « Est-ce que vous aussi, vos abeilles meurent ? Est-ce qu’elles disparaissent ? » revient régulièrement. L’occasion pour l’équipe du Jardin des Abeilles d’expliquer les multiples menaces qui pèsent sur les colonies, mais aussi les changements observés directement sur leurs ruchers.

Frelon asiatique, pesticides, évolution des floraisons : la vigilance est devenue permanente. Pour l’heure, la filière corse surveille notamment l’arrivée du frelon asiatique, avec une mobilisation collective des apiculteurs.

À Ocana, l’objectif n’est donc plus seulement de montrer comment une abeille fabrique du miel, il s’agit aussi de faire comprendre tout ce qui doit rester en équilibre autour d’elle. « On espère que nos abeilles continuent à tenir le coup face aux changements climatiques. On l’espère pour toutes les abeilles de l’île et pour tous nos confrères », résume Tiphaine Pietri.