« Conversation des oliviers » : rencontre entre une poète syrienne et un poète corse

Rédigé le 06/07/2026
Philippe Jammes

Ils étaient les invités du festival Lektos ce dimanche à Bastia. Sur le parvis de l’église Saint-Charles, Maram al-Masri et Jean-Luc Luciani y ont déclamé quelques vers de leur ouvrage « Conversation des oliviers » paru aux éditions Eoliennes*. On les retrouvera ce mardi 7 juillet à 18h30 avec Sonia Moretti dans les locaux de A Casa di e lingue rue San Angelo à Bastia.


La poétesse syrienne Maram al-Masri aime la Corse et y vient dès qu’elle en a l’occasion comme en 2023 lors du « Printemps des poètes ». Si les vingt premières années de sa vie ont été heureuses dans sa ville natale de Lattaquié, près de l'île de Chypre, auprès de ses parents, ses trois frères et sa sœur, la suite fut plus douloureuse pour cette femme passionnée de littérature et de poésie.
Elle écrit d’ailleurs dès son adolescence de beaux poèmes qui seront publiés plus tard par son frère. Et plus rien durant de très nombreuses années. Et pour cause. Durant 13 ans, à Paris, elle est privée du droit essentiel d'élever son enfant, après sa séparation d’avec son mari. Pour se venger, le père et la famille de celui-ci retournent en Syrie et enlèvent le bébé de 18 mois.
La jeune mère restera treize longues années avant de le revoir et de sortir de ce « coma intellectuel » comme elle le surnomme. Son livre « Le rapt » sera le cri de douleur d'une mère séparée de ce qu'elle a de plus cher au monde, mais au-delà de cette douloureuse séparation, Maram al-Masri veut être la porte-parole de toutes les mères ou de tous les pères, qui un jour, quelle que soit la raison, ont été séparés d'êtres chers.


La force, l’envie retrouvé, elle couche de nouveaux vers et proses sur des feuilles blanches. « La poésie c’est ma façon d’être plus forte » explique-t-elle. « Après avoir revu mon fils, le diable de la poésie m’a de nouveau hantée et, installée à Paris, j’ai publié d’autres ouvrages. Chaque livre me fait grandir, les livres c’est ma vie et il est difficile de parler de mes livres sans parler de ma vie ». L’un de ses recueils, « Cerise rouge sur carrelage blanc », gros succès, a été traduit en français par François-Michel Durazzo puis en corse par Ghjacumu Thiers.


Le co-auteur de « Conversation des oliviers » est originaire de Corscia, Jean-Luc Luciani qui vit et enseigne la philosophie à Bastia. Il est l‘auteur de « Musa chí parte da Corscia », un bel hommage à la poésie niulinca. « Moi aussi, comme Maram, j’ai écrit mes premiers vers lorsque j’étais ado. Mais à 20 ans, ébloui par Fernando Pessoa et son « Livre de l'intranquillité », j’ai arrêté. Ça m’a coupé net l’envie d’écrire ! A 27 ans  j’ai alors appris le corse et en 2012, dans mon village de Corscia je me suis mis à écrire en corse, des poésies traditionnelles sur des sujets locaux, des évènements. Pendant le covid, j’ai découvert la poésie contemporaine, que je ne connaissais pas du tout, avec Christian Bobin à travers « Lettres d’or », un recueil de 13 lettres en prose poétique adressées à une femme. Ça correspondait vraiment aux textes sur mon village. Cette quête de la poésie contemporaine m’a fait découvrir Maram al-Masri. Je l’avais invitée à Campile en 2022 à l’occasion de la deuxième édition de la Journée de la poésie, organisée par le Laboratoire culturel Orma Creazione. Rendez-vous manqué car pris par des obligations je n’avais pu la voir. En 2024 je l’ai invitée à une résidence d’écriture à Bastia. C’est là que nous avons échangé par sms, des textos poétiques, une sorte de Chjam’è Rispondi. Chacun de notre côté nous avons retravaillé nos textes. J’ai épuré les miens, trop longs, et Maram a enrichi les siens ».
Et Maram d’ajouter : « C’est une sorte de ping-pong poétique comme cela se fait au Japon ». Dans ce merveilleux ouvrage, leurs conversations donnent la parole aux oliviers de Corse ou de Syrie, aidant à retisser les liens de la vie et de l’amour. Mais il y est aussi question de thym, de lauriers, de figues, de châtaignes et de champignons…


Extrait
« JL
Mon village te nourrira de silence
De silence
Et d’échos
De silence
Et de voix
M :
Ton village
Me nourrira
De son air de thym
Et de laurier
De ses figues
Et de ses champignons
De ses châtaignes
Et de son ciel tâché de nuages
En forme de visages
Et d’animaux
De son soleil radieux
De ses pluies joyeuses
Il me nourrira
Des êtres
Aux voix de cristal
Des chants
Qui sortent de la bouche
Des montagnes
Et du ventre
Des vallées ».   
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*Les éditions Eoliennes, sises dans le quartier de la Citadelle à Bastia viennent aussi de sortir un autre bel ouvrage : "Enfant de minuit" de Stefanu Cesari et Xavier Dandoy de Casabianca, dont CNI vous parlera dans quelques jours.   . 
 

"Conversation des oliviers" de Maram al-Masri et Jean-Luc Luciani aux éditions Eoliennes.