Après un mois de conflit social à l'ESAT U Licettu, salariés non-grévistes, familles, administrateurs et soutiens de l'ADAPEI Corse-du-Sud se sont réunis ce samedi matin au Vazzio. Objectif : affirmer publiquement qu'ils ne se reconnaissent pas dans les revendications portées par les grévistes et appeler à un retour à l'apaisement.
Après quatre semaines de conflit social à l'ADAPEI Corse-du-Sud, ce ne sont pas les grévistes qui occupaient le devant de la scène ce samedi matin devant l'ESAT U Licettu, au Vazzio, mais leurs opposants. Près d'une centaine de personnes — salariés non-grévistes, familles de personnes accompagnées, membres du conseil d'administration, mandataires judiciaires et soutiens de l'association — se sont rassemblées sur le site ajaccien afin de faire entendre une parole qu'elles estiment absente du débat public depuis le début du mouvement de grève lancé le 22 mai. Une mobilisation organisée à l'initiative du collectif des salariés non-grévistes, alors que le conflit continue d'opposer une partie des salariés à la direction autour de deux procédures disciplinaires, de la gouvernance de l'association et des conditions de travail.
« Nous aussi avons une voix »
Porte-parole des salariés non-grévistes, Alexia Poirier a expliqué les raisons de ce rassemblement.« Le conflit dure depuis bientôt un mois et nous voulions nous exprimer tous ensemble. Jusqu'à présent, nous l'avons fait séparément au fil des semaines, mais il était important que nous puissions nous rassembler pour faire entendre notre voix », explique-t-elle.
Pour les participants, les revendications portées par les grévistes ne reflètent ni la réalité de l'ADAPEI ni l'opinion de la majorité des salariés. « Ce qui est dénoncé aujourd'hui n'est pas représentatif de la situation de l'association ni de l'image que nous en avons », poursuit-elle. Le collectif rappelle que l'association compte environ 140 salariés et que, selon les chiffres avancés par la gouvernance, seuls 17 participent actuellement au mouvement de grève.
Les travailleurs handicapés au cœur des préoccupations
Au-delà du conflit social lui-même, les non-grévistes disent s'inquiéter avant tout de ses conséquences sur les personnes accompagnées. « Nous sommes des professionnels du médico-social. Nous avons une responsabilité éthique, déontologique et de protection envers les personnes que nous accompagnons », souligne Alexia Poirier.
Selon elle, plusieurs travailleurs de l'ESAT se retrouveraient aujourd'hui impliqués dans un conflit qui les dépasse. « Nous avons des retours de travailleurs qui souhaiteraient reprendre leur activité mais qui n'osent pas forcément le faire. Quand on voit des travailleurs en situation de handicap manifester sur des ronds-points en pleine période de canicule avec des drapeaux syndicaux, cela soulève forcément des interrogations sur leur sécurité », affirme-t-elle. Une préoccupation également mise en avant par l'ADAPEI dans son communiqué. L'association rappelle que les personnes accompagnées disposent de leur propre liberté de choix et qu'aucune organisation ne peut prétendre parler en leur nom.
Un soutien assumé à la direction
Banderoles de soutien à la gouvernance, applaudissements et prises de parole se sont succédés tout au long de la matinée. Les participants ont notamment tenu à afficher leur confiance envers la direction générale et le conseil d'administration, dont le départ est réclamé par les grévistes. « Depuis cinq ans, nous constatons une évolution constante des établissements. Des investissements ont été réalisés, des projets sont engagés et les établissements continuent d'évoluer », estime Alexia Poirier.
Même tonalité du côté de Christophe Chotard, directeur du service d'accueil de jour et du foyer Casa Toia, présent à l'ADAPEI depuis vingt-cinq ans. « Ce qui doit primer aujourd'hui, c'est la qualité de l'accompagnement des personnes que nous accueillons. Il y a certes une crise importante, mais il faut désormais regarder vers l'avenir », explique-t-il. Ancien directeur de l'ESAT U Licettu, il rappelle avoir lui-même engagé plusieurs chantiers aujourd'hui pointés du doigt par les grévistes. « Sur la question de la vétusté des locaux, il y a effectivement un constat partagé depuis longtemps. Mais un projet de restructuration architecturale a été lancé avec des audits et un travail de fond. Sur la formation également, des actions ont été engagées avec l'IFRTS pour accompagner les professionnels », souligne-t-il.
Pour les non-grévistes, le conflit actuel ne peut être réduit à une opposition entre salariés et direction. Dans son communiqué, l'ADAPEI estime que les revendications portées aujourd'hui s'inscrivent dans une opposition récurrente aux différents projets menés par l'association depuis plusieurs années, indépendamment des équipes de direction qui se sont succédé. L'association assure également avoir répondu à 12 des 14 points du cahier revendicatif présenté par les représentants du personnel et reproche à la délégation CGT d'avoir conditionné toute poursuite des discussions à l'abandon préalable des procédures disciplinaires en cours.
Le conflit s'invite au Sénat
Cette démonstration de force intervient alors que le conflit vient de prendre une dimension nationale. Dans une question écrite publiée le 18 juin, le sénateur communiste Ian Brossat a officiellement interpellé le ministre du Travail sur la situation à l'ADAPEI Corse-du-Sud. L'élu évoque un climat de défiance entre salariés et direction et estime que plusieurs engagements pris lors d'un précédent conflit social n'auraient pas été respectés. Il fait également état de « pressions » et de « pratiques d'intimidation préoccupantes » dénoncées par les représentants du personnel et demande au gouvernement quelles mesures il entend prendre afin de favoriser une sortie de crise et garantir le respect du dialogue social. Une intervention qui témoigne de l'enlisement du conflit, plus d'un mois après son déclenchement.
Si aucun rapprochement ne semble aujourd'hui se dessiner entre les grévistes et la gouvernance, le rassemblement de ce vendredi marque une nouvelle étape dans le dossier. Au-delà du bras de fer entre la CGT et la direction, c'est désormais une bataille de représentativité qui se joue au sein de l'association. Les salariés non-grévistes entendent désormais occuper pleinement l'espace public pour rappeler qu'ils ne se reconnaissent ni dans les revendications portées au nom de l'ensemble du personnel, ni dans l'image d'une association qu'ils jugent profondément dégradée depuis plusieurs semaines.