Bastia - Marlène Schiappa, invitée de Cine Donne : « Quand on est une femme enceinte au pouvoir, on est vraiment à la croisée de tous les tabous possibles ».

Rédigé le 07/05/2026
Philippe Jammes

Invitée de cette cinquième édition du festival Cine donne organisée par la Communauté d'Agglomération de Bastia, l’ancienne ministre Marlène Schiappa. Elle a participé à une table ronde sur les problématiques de la maternité chez les femmes.

L’ancienne ministre Marlène Schiappa a participé à une table ronde sur les problématiques de la maternité chez les femmes politiques.


​- Marlène Schiappa en tant que femme politique c'est un sujet qui vous touche personnellement ?
- Absolument. J'ai témoigné dans le documentaire de Saveria Rojek puisque j'ai fait une fausse couche pendant que j'étais ministre, pendant que j'étais au gouvernement. Je suis maman de trois enfants. J'ai une grande-fille qui a 18 ans, une qui a 14 ans et je viens d'avoir un bébé qui a 6 mois et qui est là avec moi au festival. Et en fait, il faut comprendre qu'on est à la croisée de deux tabous : Une femme au pouvoir, c'est déjà quelque chose de tabou. Une femme enceinte, c'est quelque chose qu'on cache traditionnellement ou en tout cas qu'on ne revendique pas. Donc quand on est une femme enceinte au pouvoir, on est vraiment à la croisée de tous les tabous possibles.


- Comment faire évoluer les mentalités, bouger les choses ?
- Déjà en en parlant. Je pense que c'est pour ça qu'un festival comme Cine donne est extrêmement important, parce que ce n'est pas anodin de donner la parole, de visibiliser ce sujet et de montrer que oui, quand on est au pouvoir, on en reste quand même un être humain et que le corps des femmes peut être un sujet éminemment politique aujourd'hui. On voit que certains voudraient transformer les femmes en objets, en objets de désirs, de non-désirs, de commentaires. On voit à quel point sur les réseaux sociaux, par exemple, les femmes sont invectivées, prises à partie. C'est très important de rappeler que le corps des femmes est un sujet politique, que ce n'est pas un besoin public et qu'elles sont libres de décider elles-mêmes de leur trajectoire et de ce qu'elles en font.


- En tant que ministre, vous avez pu justement faire évoluer certaines problématiques…
- Oui, mais c'est très difficile. On ne peut pas se satisfaire d'avoir fait bouger les choses. Mais c'est vrai que j'ai quand même pu faire changer la loi. Je vais vous donner un exemple qui concerne la Corse. Suite à l'affaire Julie Douib, cette femme qui a été tuée par son ex-mari, j'avais rencontré son père, un homme très courageux et qui a récupéré la garde de ses petits-enfants. Il me disait : « Vous vous rendez compte, depuis sa cellule de prison, le père qui a tué la mère de ses enfants conserve l'autorité parentale et prend les décisions concernant l'éducation des enfants ». C'était terrible en effet. Et donc j'ai fait changer la loi. Depuis le Grenelle des violences conjugales, on a renforcé la loi. Les hommes qui tuent la mère de leurs enfants perdent l'autorité parentale, ce qui était quand même la moindre des choses. On a fait développer des bracelets d'éloignement, on a développé le numéro de téléphone, la plateforme « arrêtonslesviolences.gouv.fr » pour alerter quand il y a des violences conjugales, parce qu'on est là aussi sur un gros tabou. En fait, on part du principe que ça se passe chez les autres et donc ça ne nous regarde pas. On se dit ce ne sont pas nos affaires, on ne va pas s'en mêler. Pourtant, quand on voit, par exemple, un cambriolage dans la maison des voisins, on appelle la police. Je pense que quand on entend quelqu'un qui frappe sa femme, ses enfants, il faut absolument appeler la police de la même manière, avant qu'il ne soit trop tard parce que c'est après qu'on le regrette.


- Vous avez la sensation qu’on avance dans le bon sens aujourd’hui ?
- Oui, ça bouge un peu. Quand il y a 10 ans, j'avais utilisé le mot féminicide pour qualifier le meurtre d'Alexia Fouillot, on avait dit Marlène Schiappa invente encore un mot. Qu'est-ce que c'est que ce truc de féministe, etc.? Et en réalité, aujourd'hui, on décompte les féminicides. Donc je crois que la société a un petit peu évolué sur ce sujet, mais pas encore totalement parce que tant qu'on n'arrivera pas à diviser par deux, par trois, totalement le nombre de ces féminicides et ces violences conjugales, ça veut dire qu'on devra encore faire un effort. Je souligne quand même quelque chose de fondamental, c'est qu'il y a énormément d'hommes qui sont engagés dans ce combat. Ce n’est pas un combat d’hommes contre les femmes ou de femmes contre les hommes. C'est un combat de personnes violentes contre des personnes qui n'acceptent pas cela. Il y a énormément d'hommes engagés qui soutiennent leurs filles, leurs épouses, leurs sœurs, leurs voisines et c'est extrêmement important de le dire. Les policiers sont en première ligne et la majorité de ceux-ci sont des hommes. C'est grâce à eux, grâce à leurs interventions qu'on peut y mettre fin. J'en termine en donnant l'exemple de l'affaire Pelicot. Ce sont des hommes qui mettent fin à cette affaire. C'est l'agent de sécurité qui, sur la base de la loi que j'ai fait voter sur le upskirting, s’aperçoit qu'il y a un homme qui prend en photo l'intimité des femmes dans un magasin et l'arrête. Ensuite ce sont deux policiers hommes qui prennent l’initiative d’aller perquisitionner l'ordinateur. Ce sont ces trois hommes qui sont au départ de l'affaire Pelicot, il ne faut pas l'oublier.


- Ce combat pour les femmes, vous continuez à le mener puisque vous êtes présidente d'Active ?
- C'est une ONG que j'ai créée après quasiment 7 ans au gouvernement. Je suis aussi associée d'une agence qui s'appelle Tilder. Nous sommes des dirigeants et des dirigeantes et j'ai été frappée de voir que dans le CAC 40, les 40 plus grandes entreprises cotées en France, il y avait 3 femmes qui dirigeaient ces entreprises et 37 hommes. Quand je posais la question de savoir pourquoi il y en avait si peu, on me disait qu’on n’en trouvait pas.  Pourtant, pour moi, trouver des femmes dirigeantes, n'était quand même pas très difficile. J'en voyais tous les jours. J'ai donc constitué un jury avec des personnalités, des chasseurs de têtes, des présidentes d'entreprises et autour de la table nous avons fait un sourcing pour identifier les 40 prochaines femmes patronnes du CAC 40. Des femmes dirigeantes, il y en a. Elles sont là, prêtes à diriger et si on cherche, on les trouve. La femme qu'on ne trouve pas pour la nommer, c'est la femme qu'on n'a pas cherchée.


Des femmes qu’on envoie aujourd’hui dans l’espace…
- Je trouve ça magnifique. Et puis magnifique aussi le message qui a été délivré depuis l'espace, qui était un message de bienveillance, de respect de l'autre, d'émerveillement de la nature, des choses qui manquent un peu au débat public souvent très violent, très polarisé et qui ne vole pas très haut. C'est le cas de le dire !


- Vous avez écrit une quarantaine de livres, dont des romans érotiques sous un pseudo. Là aussi, il y a un tabou ?
- Il y a énormément de tabous. Et vous le savez puisque vous me posez la question. J'ai écrit aussi des livres sur l'imposition des femmes, sur la guerre numérique, sur la politique. C'est moins original, donc on en parle moins. Mais bien sûr, c'est la même chose que les femmes enceintes et les femmes au pouvoir, c'est tout ce qui concerne la réappropriation des femmes par les femmes, de leur propre corps. On considère que les femmes sont tout à fait aptes à être mises en valeur en maillot de bain dans les magazines, à moitié nue dans des publicités pour vendre du yaourt ou des shampoings, etc. Là, ça ne dérange personne. Mais dès lors qu'elles veulent reprendre le contrôle et être des sujets désirants et pas forcément des objets de regard de l'autre et des hommes, c'est comme si ça posait problème, parce que ça perturbe un petit peu l'ordre établi. Normalement, on part du principe que l'homme choisit et chasse. Quand j'ai fait la loi contre le harcèlement de rue, certains ont dit qu’ils avaient le droit d'aller draguer dans la rue. Sauf qu'on ne peut pas confondre séduction et harcèlement. Ce n'est absolument pas la même chose. On sait très bien faire la différence. Un homme sait très bien quand il est en train de séduire ou de harceler. Le harcèlement de rue, ce n'est pas un compliment dans la rue, c'est suivre les femmes, les insulter, les oppresser, les empêcher d'avancer librement, de disposer de leur corps et de l'espace public.  A la base, j'avais pris un pseudonyme, pour deux raisons. Pour préserver mes enfants et mes parents, pour ne pas qu’on les embête avec ça.  Deuxièmement, parce qu'en France on met très souvent les gens dans des cases. Moi, je suis un peu multicarte. Donc c'est déjà compliqué pour les gens de comprendre que je suis une femme politique, qui a été ministre, qui écrit aussi des livres, qui s'intéresse au féminisme, qui a une ONG, qui fait des trucs sur la maternité, qui passe dans les émissions à la télé. C'est déjà beaucoup pour les gens et je les ai déjà perdus à la troisième activité. Donc si en plus je devais rajouter que je mène un combat pour la liberté des femmes, alors là, je perds tout le monde.


- Avez-vous des projets littéraires ou cinématographiques ?
- J'ai deux projets. Je travaille sur un documentaire sur la question de la guerre numérique contre les femmes. J'ai écrit un livre qui s'appelle « La machosphère », qui met en lumière justement le mécanisme des algorithmes. J’y dévoile les coulisses des algorithmes des réseaux sociaux. Au niveau de l’écriture, je travaille depuis 7 ans sur la première biographie de Renée Pagès, première femme élue de France dans un conseil municipal à Ajaccio au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Son nom de jeune fille est Perini, la sœur de Vincentella Perini, plus connue sous le nom de Daniele Casanova. Il n'y a pas une rue au nom de Renée Pagès, aucune plaque en son hommage, alors que c’est la première femme a avoir siégé dans un conseil municipal. Dans ce livre, j'essaye de retracer sa vie, son rôle dans la résistance et au regard de sa sœur, mais aussi de sa famille. Une femme très corse dans son caractère. J'interroge le fait qu'elle soit complètement tombée dans l'oubli, je pose la question de savoir : Si elle avait été bordelaise, en Creuse ou parisienne, serait-elle tombée dans l'oubli ? Est-ce que le fait qu'elle soit corse contribue finalement au fait qu'on ne l'ait pas honorée comme on aurait dû ? Je veux vraiment réhabiliter cette femme qui a eu une vie incroyable et à travers elle, parler aussi des résistants corses, dont on ne parle pas beaucoup en dehors de l'île. On oublie très souvent que la Corse a été le 1er département libéré, libéré par lui-même, sans intervention de tiers, contrairement à la France continentale. Sa famille, de nombreux historiens de l'île, m’aident dans mes recherches. J'espère pouvoir sortir le livre début 2027, après sept ans de grossesse extrêmement longue et que l'accouchement pourra se passer sans douleur.

Marlène Schiappa : « Quand on est une femme enceinte au pouvoir, on est vraiment à la croisée de tous les tabous possibles ».