40 ans après Tchernobyl, radioactivité toujours "plus élevée" qu'ailleurs en Corse

Rédigé le 25/04/2026
La rédaction avec AFP

Quarante ans après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, la radioactivité mesurée dans les sols et certaines denrées est toujours "plus élevée qu'ailleurs" dans certaines régions françaises dites "zones de rémanence élevée", notamment dans les Vosges, en Alsace (est) ou dans l'est de la Corse, indiquait jeudi l'autorité compétente en France.

La ville fantôme de Pripiat, près de la centrale nucléaire de Tchernobyl, le 23 avril 2026. (YUMIKO KURASHIGE / YOMIURI / THE YOMIURI SHIMBUN VIA AFP)

L'Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) a constaté une présence de radioactivité "plus élevée qu'ailleurs" dans les sols, herbages et certaines denrées telles que le lait, les fromages et la viande bovine, provenant des "zones de rémanences élevée" (ZRE) situées en France métropolitaine.

Ces zones sont situées dans les Vosges, en Alsace, la vallée du Rhône, le Puy-de-Dôme, l'est de la Corse, les Alpes-de-Haute-Provence et les Pyrénées-Atlantiques.
L'ASNR expliquait jeudi avoir constaté "depuis plusieurs décennies" une "diminution des concentrations de césium 137 et de strontium 90", éléments chimiques radioactifs, notamment dans les sols, le lait et la viande bovine.
En revanche, les denrées forestières, comme les champignons et les viandes de gibiers, peuvent conserver "des niveaux élevés de césium 137 durant des années".
Dans les forêts concernées, la radioactivité "présente une très grande variabilité spatiale, y compris à l'échelle d'une même commune", précise encore l'ASNR.
Il n'y a, en revanche, pas de différence perceptible entre des denrées agricoles telles que les légumes-feuilles, la pomme de terre ou le blé issues de ZRE et des équivalents du reste du territoire.
Dans un rapport publié en 2025, l'ASNR estimait qu'en 2020, la "dose efficace moyenne due aux retombées de l'accident de Tchernobyl" en France était "de l'ordre de 1 microSievert par an" pour un adulte résidant en ville, travaillant en intérieur et ne consommant pas de champignons sauvages ou de gibiers, mais pouvait monter jusqu'à 20 microSieverts sur les communes où les dépôts radioactifs de mai 1986 ont été les plus importants, "si la personne passe plusieurs heures par jour" dans "des espaces naturels ou boisées".
La valeur limite d'exposition aux rayonnements ionisants est de un millisievert (soit 1.000 microSieverts) par an pour le grand public, selon le site de l'Institut national de recherche et de sécurité (INRS).
Un aller-retour Paris-New York en avion représente une exposition de 80 microsieverts et une radio du thorax, de 58 microsieverts, selon l'INRS.

Un passage du nuage sur la Corse

Cette photo montre l’intérieur de l’abri recouvrant le « sarcophage » de l’unité 4, qui a explosé lors de l’accident de la centrale nucléaire de Tchernobyl, à Tchernobyl, dans le nord de l’Ukraine, le 20 avril 2026. L’accident de la centrale nucléaire de Tchernobyl s’est produit à l’unité 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl (ChNPP), dans la République socialiste soviétique d’Ukraine (RSS d’Ukraine), un État constitutif de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS), le 26 avril 1986, et a fait 31 morts parmi les travailleurs. L’abri en acier recouvrant l’unité 4 détruite est désormais la cible d’attaques de la Russie, l’exposant à de nouveaux dangers. Une zone de 30 kilomètres autour de la centrale reste interdite d’accès. (Photo : Yumiko Kurashige / Yomiuri / The Yomiuri Shimbun via AFP)

L’explosion du réacteur n°4 de la centrale de Centrale nucléaire de Tchernobyl, dans la nuit du 26 avril 1986, a libéré dans l’atmosphère une quantité massive de substances radioactives. Transporté par les masses d’air, le nuage a traversé une grande partie de l’Europe, atteignant notamment la France et la Méditerranée quelques jours plus tard.

 
Contrairement à ce qui a été affirmé dans les premiers jours par les autorités françaises, le nuage radioactif n’a pas été stoppé aux frontières. Il a bien survolé la Corse entre la fin avril et le début mai 1986.
L’île a été particulièrement exposée en raison de conditions météorologiques spécifiques : des épisodes pluvieux ont favorisé le dépôt au sol des particules radioactives, notamment du césium 137 et de l’iode 131. Ces dépôts ont été hétérogènes, certains secteurs montagneux étant plus touchés que les zones littorales.

Des conséquences sanitaires controversées
 
Dès les années 1990, des inquiétudes émergent en Corse autour d’une possible augmentation des cancers, notamment des cancers de la thyroïde, pathologie associée à l’exposition à l’iode radioactif.
Plusieurs études ont été menées, mais leurs conclusions restent débattues   Certaines recherches ont observé une hausse des cancers de la thyroïde, en particulier chez des personnes exposées enfants.
D’autres travaux, notamment institutionnels, n’ont pas établi de lien direct et incontestable avec Tchernobyl.
Cette divergence s’explique par la difficulté à reconstituer précisément les niveaux d’exposition individuels et par le manque de mesures fiables au moment des faits.


Une défiance durable envers l’information officielle
L’un des effets les plus marquants en Corse, comme ailleurs en France, est la perte de confiance dans la parole publiqu e. L’idée que le nuage se serait « arrêté à la frontière » a profondément marqué les esprits et nourri un sentiment de dissimulation.
Des associations et collectifs ont vu le jour pour réclamer transparence et reconnaissance. Le débat judiciaire a également été long : plusieurs plaintes ont été déposées contre l’État pour mise en danger de la vie d’autrui, sans aboutir à des condamnations.


Une mémoire toujours vive
Près de quarante ans après les faits, Tchernobyl reste un sujet sensible en Corse. Il alimente encore aujourd’hui les débats sur les risques nucléaires, la gestion de crise sanitaire et la communication des autorités.
Au-delà des chiffres et des études, l’événement a laissé une empreinte durable dans la mémoire collective de l’île, entre inquiétudes sanitaires, controverses scientifiques et défiance politique.

Denis Fauconnier, médecin lanceur d’alerte en Corse après Tchernobyl

Dr Denis Fauconnier en 2012 (Photo Viva)

Au printemps 1986, alors que le nuage issu de la catastrophe de Catastrophe de Tchernobyl traverse l’Europe, la communication officielle en France se veut rassurante. En Corse, un médecin balanin, Denis Fauconnier, adopte une démarche radicalement différente.
Dès la fin du mois de mai, il fait analyser du lait de brebis produit localement. Les résultats révèlent des traces significatives de radioactivité, notamment en iode 131 et en césium 137. Pour le praticien, ces niveaux traduisent une contamination réelle au moment du passage du nuage, début mai, bien supérieure à ce qui est alors avancé par les autorités.
Face à ces constats, Denis Fauconnier multiplie les prélèvements et s’inquiète des risques liés à la consommation de produits locaux. Il compare également des cas d’enfants exposés et non exposés, cherchant à objectiver l’impact sanitaire. Ses travaux attirent l’attention de scientifiques engagés, dont Michèle Rivasi, qui se rend sur place dans les semaines suivantes.
Isolé à l’époque, souvent contesté, le médecin apparaît aujourd’hui comme l’un des premiers à avoir mis en doute la version officielle en Corse. Son action contribue à ouvrir un débat durable sur les conséquences sanitaires du passage du nuage sur l’île, où les retombées, favorisées par les pluies et les habitudes alimentaires, ont été plus marquées qu’annoncé.