50 ans d’engagement : les femmes sapeurs-pompiers à l’honneur en Corse-du-Sud

Rédigé le 04/03/2026
Jeanne Soury

Longtemps marginales dans les casernes, elles sont aujourd’hui 198 volontaires en Corse-du-Sud. Cinquante ans après l’ouverture officielle du métier aux femmes, les sapeurs-pompiers féminines témoignent d’un engagement construit à force de travail, de légitimité et de persévérance. Le SIS 2A a tenu à les mettre à l'honneur ce mercredi

En 1976, les femmes obtenaient le droit de devenir sapeurs-pompiers. Un demi-siècle plus tard, en Corse-du-Sud, elles représentent 198 volontaires sur 972. Un chiffre qui témoigne d’une progression réelle, mais aussi d’un combat qui n’a jamais été linéaire.
 
À l’occasion de cet anniversaire, plusieurs générations de pompières ont partagé leurs souvenirs et leur regard sur l’évolution du métier, ce mercredi après-midi, dans les locaux du Service d’Incendie et de Secours de Corse-du-Sud (SIS 2A) à Ajaccio. Le but ? « Mettre à l’honneur ces femmes aux parcours différents, mais toujours animées par le même sens du service », résume la présidente du SIS 2A, Véronique Arrighi. « Il y a cinquante ans », rappelle-t-elle, « il fallait d’abord obtenir le droit de s’engager ».
 
Depuis, le SIS 2A a entamé un travail de fond sur la féminisation : formations identiques pour tous, adaptation des locaux, équipements de protection individuelle (EPI) conçus pour les morphologies féminines, mise en place de procédures de signalement en cas de comportements inappropriés. « Ce n’est pas toujours simple pour une femme, même si la société a évolué », reconnaît la présidente.
 

S’imposer, prouver, durer
 
Lorsque Juliette Poggi s’engage en 1977 à Petreto, elle devient la première femme sapeur-pompier volontaire du département. « Je ne pensais pas y rester trente ans », confie-t-elle aujourd’hui. Son mari était lieutenant. Elle voulait, elle aussi, faire partie de cet univers fait « d’engagement, de solidarité et d’utilité ».
 
Le milieu est alors exclusivement masculin. Sa première garde reste gravée : « J’ai tout fait seule. J’étais impressionnée, je ne savais pas comment j’allais être accueillie. » Pendant trois décennies, elle conduit l’ambulance, de jour comme de nuit. « Je ne laissais le volant à personne ! » sourit-elle. Mais derrière l’anecdote, une conviction : « On ne devient pas pompier pour être reconnu. On le fait parce qu’on veut servir. Aider les autres donne du sens à une vie. »
 
Même constat pour Marie-Line Bikodoroff, engagée à Vico. « À l’époque, c’était dur. Les équipements n’étaient pas du tout adaptés. » Fille de pompier, elle a grandi au rythme des départs d’urgence. Avant même d’intégrer officiellement le corps, elle étudiait les manuels de son père. Mais il lui a quand fallu apprendre à trouver sa place. « Il faut réussir à se faire respecter tout en restant soi-même », confie-t-elle. Un équilibre parfois fragile dans un univers où les codes étaient profondément masculins.
 
La légitimité par la compétence
 
De leur côté, les nouvelles générations reconnaissent les avancées, sans nier les résistances. Stella Pasqualaggi, première femme en Corse à devenir plongeuse de 1ère classe, se souvient avoir hésité avant de demander des tenues adaptées. « Je me demandais si c’était légitime. J’avais peur que cela soit perçu comme une question d’esthétique, alors que c’était simplement une question de sécurité », raconte-t-elle. Mais elle le dit clairement : « On n’est pas une petite minorité fragile. C’est un métier exigeant pour tout le monde. La place se gagne par le travail. »
 

Engagée en 2009, Gabrielle Jouvenelle-Mufraggi, aujourd’hui cheffe de centre adjointe du CODIS, observe, elle aussi, une évolution tangible. « En seize ans, j’ai vu un vrai changement. » Mais les stéréotypes persistent. « Il existe encore des commentaires machistes, des idées reçues sur la force physique ou l’autorité. Pas seulement chez les pompiers, d’ailleurs. »
 
Pour elle, la règle est simple : « La place d’une femme sur un engin de secours se gagne par ses compétences, pas par son genre. » La rigueur, insiste-t-elle, doit être la même pour tous. « Le métier de sapeur-pompier est collectif. »
 
Entre caserne et vie de famille
 
L’engagement ne s’arrête pas aux portes de la caserne. Aurélie Ponzevera évoque avec sincérité la conciliation entre maternité et gardes. Sa fille de six ans et demi a grandi avec l’uniforme. « Je vois la fierté dans ses yeux quand elle dit : “Ma mère, elle éteint les feux” », sourit-elle.
 
Mais l’équilibre demande une organisation sans faille. « Prendre des gardes avec un enfant en bas âge suppose un engagement total », concède la jeune femme. Elle admet aussi avoir repoussé son projet de maternité. « Puis il faut revenir, retrouver le rythme. Je me suis absentée un an, mais j’ai toujours gardé l’objectif de revenir prête. »
 
Un combat encore en mouvement
 
Certaines se souviennent aussi des barrières institutionnelles. Antoinette Lucchinacci, recrutée en 1993 comme agent administratif avant de devenir volontaire, raconte : « On ne m’a pas laissée passer certaines formations, comme le permis poids lourds, parce que j’étais une femme. »
 
Des obstacles d’hier aux adaptations d’aujourd’hui, les progrès sont indéniables. Mais toutes s’accordent : rien n’a été offert. Chaque avancée a été conquise.
 
Cinquante ans après l’ouverture officielle du métier aux femmes, les pompières de Corse-du-Sud ne revendiquent pas un statut particulier. Elles revendiquent simplement leur place. Une place gagnée à la force du travail, de la compétence et d’un engagement intact au service des autres. Et dans les casernes, leur présence ne relève plus de l’exception : elle s’impose comme une évidence.