Festival du cinéma italien de Bastia - Avec « Criature », Cécile Allegra nous plonge dans la Camorra napolitaine

Rédigé le 06/02/2026
Philippe Jammes

En compétition à cette 38e édition du festival italien, un film fort et intense dont l’action se situe dans les quartiers napolitains les plus sensibles sous la coupe de la Camorra. Dans le rôle principal : Marco d’Amore, héros de la série « Gomorra ».

Avec « Criature », Cécile Allegra nous plonge dans la Camorra napolitaine (Photo Gérard Baldocchi).

Née à Rome, mais vivant depuis plus de 30 ans à Paris, Cécile Allegra a réalisé de nombreux documentaires. En 2015, elle a reçu le prix Albert Londres pour « Voyage en barbarie », coréalisé avec Delphine Deloget, la terrible odyssée de six survivants de camps de torture, de l'Égypte à la Suède. En 2016, elle fondera d’ailleurs l'ONG « Limbo », qui soutient les survivants des camps de torture dans leur parcours de réparation. Cécile Allegra travaille depuis plusieurs années sur la mafia, notamment napolitaine.  « Criature » est son premier long métrage.

L'histoire d'un ami…

- Cécile Allegra l’idée de ce film ?
- C’est l’histoire vraie d’un ami, Giovanni Savino, éducateur napolitain, fondateur du Tappeto di Iqbal, dans le quartier de Barra dans la banlieue de Naples, qui veut réinsérer des jeunes délinquants, des jeunes déscolarisés et leur permettre d’obtenir un diplôme au lieu de sombrer dans la délinquance. Pour ramener ces adolescents dans le droit chemin et l’honnêteté, il utilise l’art du cirque qui joue sur la solidarité, le rêve et la poésie. Le problème est que la Camorra voit tout cela d’un mauvais œil. J’ai fait de cette histoire une fiction parce qu’heureusement pour lui ce qui s'est produit dans le film ne se produit pas dans la réalité.


- Vous avez dû vous imprégner de cette mafia napolitaine ?
- J'ai un passé de documentariste et de journaliste qui m'a amenée à être en veille pendant de très longues années sur ces questions qui touchent à la Camorra à Naples. Je connais bien le milieu puisque j'ai commencé avec Roberto Saviano*. On avait 26 ans, on allait en Vespa tous les deux sur les lieux des meurtres. Ça m’a donné une connaissance de la ville réelle, rue par rue. Pour ce film on a utilisé la technique de la caméra sur l’épaule parce que ça permet dans un contexte, qui est finalement assez petit, de donner une impression de persécution, de quelque chose qui va vous poursuivre et qui est autour de vous, d'un danger toujours menaçant. Cette Camorra, c'est la pieuvre napolitaine et le phénomène camorristique de Naples n'est pas du tout près de s'éteindre parce qu'on a 500 familles qui se partagent des territoires microscopiques et donc c'est une criminalité qui est très persistante, très dominante, avec laquelle vous devez rendre des comptes si vous voulez l'accès à un travail ou à toute autre forme de vie. Plus que la mafia sicilienne elle est promise encore à de très nombreuses années devant elle malgré le fait que les forces de l'ordre en Italie effectuent un travail absolument remarquable et les juges aussi.


- Le personnage principal, celui de l’éducateur, est joué par Marco Damore, à contre-emploi par rapport à son rôle dans « Gomorra » ?
- C'est bien sûr fait exprès. J’ai pensé à lui en écrivant le film, en me demandant comment cet acteur formidable allait se sortir d'un rôle de mafieux, comment allait-il désapprendre à faire son visage méchant et de gros dur. Mais je savais qu'il avait un énorme potentiel de jeu, de drôlerie, de capacité à rentrer en lien avec les enfants. Marco est quelqu'un de très tendre en fait. Dans son rôle, il intéresse les enfants à travers des jeux de cirque et le nez du clown est très important dans le film.


- Drame, mêlé d’espoir ?
- C'est souvent quelque chose qu'on me reproche. On me dit que je raconte des films mais que je n’assume pas pleinement le côté tragique. Ça fait des films hybrides mais ce qui m'importe c'est de m’adresser au spectateur. Je veux qu'il puisse s'indigner puissamment, qu'il se lève, qu'il pleure, qu'il ait des sensations fortes dans son corps et je vais faire usage de tout ce que je connais du point de vue scénaristique et de réalisation pour faire advenir ces sensations. Si tu ne pleures pas en voyant mon film c’est que je n’ai pas bien fait mon travail. Il y a un fait à Naples, en 2011, qui m'a beaucoup marquée, m'a beaucoup inspirée : la procession des Gili, une procession très ancienne. En 2011 le parrain de Barra a circulé dans une Mercedes en faisant jouer la musique du parrain.


- Quel a été le retour de votre film en Italie et plus particulièrement à Naples ?
- C’est un film atypique pour les Italiens parce que d'abord, je ne suis pas napolitaine. J'y ai passé beaucoup de temps mais je suis romaine d'origine, corse de très loin, sarde du nord et sicilienne. Donc le côté ilien ça me connaît bien. Le film a été très bien accueilli puisqu'il a fait près de 50 000 entrées en quelques semaines. Mais en Italie c’est très difficile parce que la barre est plutôt à 80 000 si on veut que ça reste à l'affiche car le cinéma italien se porte très mal. Dans le milieu de Naples, des éducateurs, mais aussi au sens plus large des écoles, c'est un film qui fonctionne de façon extraordinaire et qui je pense va avoir une vie très longue. Les jeunes tweetent beaucoup sur ce film quand ils le regardent, le commentant


Un petit mot sur votre ONG…
- Ah merci ! Un jour je me suis rendue en Egypte dans le Sinaï et j'ai découvert la gravité et la violence extrême des camps de torture. Quand je suis rentrée en France ma vie n'a jamais plus été la même. J'ai basculé dans une forme de militantisme désespéré mais extrêmement obstiné et j'ai créé, voilà 10 ans, une ONG qui s'appelle Limbo et qui s'occupe d'accompagner des jeunes qui ont survécu à des camps de torture. En Lybie mais aussi dans toute la corne de l'Afrique, le Soudan, la Tunisie et dans d'autres endroits, notre ONG les accompagne sur le chemin de la reconstruction de leur existence. Elle regroupe 45 bénévoles, trois salariés.


- Des avancées ?
- Non malheureusement. Il y a vraiment beaucoup de recul mais l'avancée pour nous c'est celle de voir de plus en plus de jeunes hommes et femmes, grâce à ce qu'on fait, devenir des hommes et des femmes debout. Difficile de vous communiquer l'émotion que ça procure à chaque fois de voir un être humain se redresser.


- Les projets ?
- J'en ai en Italie et en France dont un très important, un long métrage que je suis en train d'écrire, assez difficile parce qu'assez intime et donc je ne peux pas tellement en parler à ce stade. Sur l’Italie j'ai une série à laquelle je tiens beaucoup, inspirée du massacre d’italiens en 1893 à Aigues-Mortes. J'ai aussi un film beaucoup plus politique, un long métrage très difficile à faire dans le contexte actuel en Italie.
* Ecrivain et journaliste italien, connu pour avoir décrit et dénoncé les milieux mafieux dans ses écrits et articles, en particulier dans son livre Gomorra, qui met à nu le milieu de la Camorra.

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Les projections de « Criature »
Vendredi 6 février 19 heures à L’Alb’Oru
Samedi 7 février à 16h30 au Studio
Dimanche 8 février à 18h45 au Régent
Jeudi 12 février à 16h30 au Studio

 

"Criature" en avant-première à Bastia.