« Au revers de la lumière » : Un voyage poétique et philosophique de Roland Frias

Rédigé le 29/05/2026
Philippe Jammes

Il est des gens qu’on rencontre et qui apaisent, tranquillisent, rassurent par leur présence. Roland Frias, journaliste, auteur, musicien, compositeur, interprète, est de cette veine. Un garçon discret, efficace dans son travail, talentueux dans ses compositions et ses écritures. Avec ce recueil de poésie, paru chez Hello Editions, il nous emmène dans un voyage poétique et philosophique, à travers les doutes, les renaissances et la quête d’équilibre intérieur. Prêts pour une plongée en apesanteur ?


- Un mot sur votre cursus, ce choix de tenir la plume, manier les langues, que ce soit en tant que journaliste ou auteur de chansons ?
- Je crois que chez moi l’écriture a précédé le métier. Bien avant le journalisme, il y avait déjà ce besoin presque instinctif de mettre des mots sur ce qui me traversait. Ma mère a conservé des poèmes que j’écrivais enfant. Quand j’étais puni, il m’arrivait même de répondre… en vers. Avec le recul, cela dit quelque chose : très tôt, les mots ont été mon moyen le plus naturel d’expression, parfois même de résistance. Mon parcours professionnel s’est ensuite construit à la croisée de plusieurs univers qui, au fond, dialoguent entre eux : la communication institutionnelle et événementielle, la promotion de la langue corse, le journalisme, la création musicale. J’ai commencé très tôt comme correspondant local de presse, dès 2005, parallèlement à mes études, avant de travailler à l’IUT de Corse, puis à la Collectivité de Corse, à la direction de langue corse et à l’Agence de développement économique de la Corse. Le journalisme a toujours été là, en filigrane, avant de devenir mon cœur de métier.


- Des univers liés entre eux…
- Ce qui les relie, c’est la conviction que les mots ne servent pas seulement à informer, mais à transmettre, relier, parfois réparer. Le journalisme me donne la chance de raconter le monde au plus près, de faire entendre des voix, de rendre visibles des histories. La poésie, elle, prolonge ce regard autrement et permet d’approcher ce qui échappe aux faits : les silences, les blessures diffuses, les émotions que l’on peine à nommer. Quant à la langue corse, elle est pour moi, depuis toujours, une manière d’habiter le monde. *


- On a tous des références littéraires, les vôtres ?
- Mes influences sont multiples, mais elles ont un point commun : une écriture incarnée. J’ai été marqué par Baudelaire pour sa capacité à faire surgir la beauté dans les zones plus sombres de l’existence. Sully Prudhomme aussi, pour cette poésie introspective, attentive aux mouvements intérieurs, aux fragilités humaines, à cette manière de faire dialoguer la pensée et l’émotion. Saint-Exupéry, pour cette humanité limpide qui n’exclut jamais la profondeur. Chez lui, il y a cette idée que l’essentiel se cache souvent derrière l’apparence, ce qui rejoint fortement l’esprit de mon ouvrage. Dans un registre plus contemporain, Grand Corps Malade a compté, non pas pour être imité, mais pour cette capacité à parler du quotidien avec précision et humanité, sans emphase. Gaël Faye m’intéresse aussi pour la manière dont il mêle récit intime et regard sur le monde. Ben Mazué, pour sa sincérité presque désarmante. Et puis il y a mes racines culturelles corses. La tradition orale du chjam’è rispondi, que j’ai vue vivre à travers ma famille, m’a profondément façonné. Mon grand-père improvisait des vers capables de toucher une assemblée entière. Mon oncle a lui aussi perpétué cette culture de la parole vivante. Cette oralité-là a probablement autant compté que mes lectures.


- Vous écrivez depuis longtemps, on peut être surpris que ce recueil n’ait pas été publié plus tôt ?
- Je ne l’ai jamais vécu comme un retard. Ce livre n’est pas né d’une stratégie éditoriale, mais d’un temps de maturation. Certains textes remontent à plus de vingt ans. Longtemps, j’ai écrit sans intention de publication. L’écriture était un espace intime, presque silencieux, une manière de mettre de l’ordre dans ce qui me traversait. En parallèle, cette écriture a parfois trouvé d’autres chemins d’expression. J’ai écrit des textes mis en musique, notamment avec le groupe corse Vogulera sur l’album « In stu novu campà », avec aussi mon amie Florence Luccisano dont je salue la mémoire, Emma Paggini, les groupes L’Alivetti, In Esiliu ou Cortex Sumus, puis j’ai pu développer des projets plus personnels autour du slam, avec Sibyllin et trois singles. La musique m’a appris le rythme, le souffle, la respiration du texte. À penser les mots non seulement comme quelque chose qui se lit, mais comme quelque chose qui se dit, qui se porte, qui s’incarne. Cette dimension orale habite, je crois, mon écriture poétique. Mais publier un recueil relève d’un geste différent. Le journalisme m’a appris à faire passer les autres avant soi, à raconter leurs histoires avec fidélité. La poésie suppose une mise à nu plus personnelle, un autre rapport à l’exposition. Et puis un jour, en relisant ces textes écrits à différentes étapes de ma vie, j’ai perçu une cohérence. J’ai compris qu’ils racontaient, malgré les années, une même traversée intérieure. Ce n’était pas une accumulation de fragments, mais une trajectoire. C’est à ce moment-là que ce livre est devenu une évidence.


- Des textes que vous aviez donc dans les tiroirs ? certains revisités ?
- Oui, plusieurs textes existaient déjà, parfois depuis longtemps. Certains ont été conservés dans leur esprit initial, parce qu’ils portaient déjà une justesse que je ne voulais pas trahir. D’autres, en revanche, ont été largement retravaillés, déplacés, resserrés, parfois entièrement réécrits. Je ne voulais pas d’un simple assemblage de textes accumulés au fil des années, ni d’un recueil figé dans la nostalgie. L’enjeu était de construire un véritable livre, avec une respiration, une cohérence, une progression. « Au revers de la lumière » a été pensé comme un chemin intérieur. On y traverse le doute, les fractures intimes, les tensions du monde contemporain, la mémoire, les liens, avant d’aller vers une forme d’apaisement ou d’ouverture. Ce qui comptait, ce n’était pas l’ancienneté des textes, mais leur capacité à dialoguer entre eux et à raconter une trajectoire commune.


- Le titre ?
- « Au revers de la lumière » dit exactement ce que j’ai voulu explorer. Nous vivons dans une époque qui valorise énormément ce qui brille, ce qui se montre, ce qui s’affiche. J’avais envie d’aller voir derrière. Non pas dans une opposition simpliste entre ombre et lumière, mais dans cette idée que certaines vérités se révèlent précisément dans les failles, les vulnérabilités, les silences. Le revers, ce n’est pas le négatif. C’est l’envers sensible des choses. La lumière qui m’intéresse ici n’est pas spectaculaire. Elle est discrète, presque fragile parfois. Celle d’un geste, d’une présence, d’un détail du quotidien.


- L’inspiration ? D’où vient-elle ?
- Elle vient du réel. Du métier aussi, sans doute. Le journalisme apprend à observer, à écouter, à percevoir ce que les gens ne disent pas toujours frontalement. Un poème peut naître d’une scène très ordinaire, d’un échange, d’un silence, d’un détail aperçu dans la rue. « Les gens pressés », « Mode avion », sont nés de cette attention au contemporain. « À toi qui subis », par exemple, parle du harcèlement scolaire. Pas avec des grands discours, mais à hauteur de celui qui encaisse, qui se replie, qui doute de lui. L’idée, c’est de nommer sans surjouer. Je parle aussi des réseaux sociaux, de cette tension entre ce qu’on montre et ce qu’on vit réellement. De cette lumière permanente dans laquelle on se met, parfois au détriment de ce qu’on est profondément. Mais il y a aussi des sources plus intimes. L’amour, la mémoire familiale, la transmission, la paternité, les blessures invisibles. Un des poèmes, « L’écho des non-dits », par exemple, touche à une histoire profondément personnelle : mes grands-parents paternels ont disparu dans la catastrophe aérienne du Monte Renosu en 1962. Mon père et son frère jumeau avaient trois ans, leur grande sœur quinze ans. J’ai grandi avec cette absence transmise à travers les silences plus qu’à travers les récits. Ce type de mémoire travaille souterrainement.


- Se côtoient émotion et colère. Vous passez allègrement de l’un à l’autre des sentiments ?
- Parce que l’être humain n’est jamais univoque. Je me méfie des écritures trop lisses. On peut être traversé à la fois par la tendresse, la révolte, la fatigue, l’espérance. Quand j’écris sur le harcèlement scolaire, sur la violence symbolique de certaines interactions sociales, sur l’hyperconnexion ou sur une époque qui épuise les individus, il y a forcément une forme de tension critique. Mais cette colère n’est jamais un point final. Elle est une réaction humaine, pas une posture littéraire.


-  Certains sujets vous tiennent-ils plus à cœur que d’autres ?
- La transmission, profondément. La mémoire familiale, bien sûr, mais aussi la transmission linguistique, culturelle, émotionnelle. La parentalité aussi. Des textes comme « Debout » ou « Ici » parlent de ce que les liens construisent silencieusement. Je suis aussi sensible aux fragilités contemporaines : la solitude, la pression sociale, le harcèlement, la fatigue numérique, la difficulté à ralentir. Je crois que ce livre interroge beaucoup ce que notre époque fait à l’attention, au lien, à la vulnérabilité.


- Vous êtes un fervent défenseur de la langue corse et certains pourraient s’étonner que les poèmes ou du moins certains ne soient pas in lingua nustrale ?
- Je comprends la question, mais je ne vois pas de contradiction. La langue corse fait partie de ma construction intime, familiale, professionnelle et militante. J’ai travaillé à sa promotion institutionnelle, je l’utilise au quotidien dans mon métier de journaliste, je suis engagé dans l’enseignement immersif. Mais écrire suppose de laisser venir la langue juste. Certaines émotions me viennent naturellement en corse. D’autres en français. Je refuse l’idée qu’un engagement linguistique devrait se traduire par une obligation symbolique. Défendre une langue, pour moi, c’est lui permettre de vivre pleinement, librement, sans assignation.


- Une suite ou des projets ?
- Oui, bien sûr. J’aimerais faire vivre ces textes autrement. La poésie, pour moi, n’est pas condamnée à rester entre les pages d’un livre. J’aime l’idée qu’elle puisse circuler, prendre voix, rencontrer d’autres formes. Peut-être en musique, peut-être sur scène. Cette perspective me parle naturellement, tant mon rapport à l’écriture a aussi été façonné par la chanson et le slam, par cette attention au souffle, au rythme, à l’oralité. Je continue évidemment d’écrire. Ce recueil ouvre plutôt qu’il ne clôt quelque chose. Il y a aussi des projets plus narratifs, autour de la mémoire, du récit et de la transmission, des thèmes qui me traversent profondément, tant sur le plan personnel que dans mon travail de journaliste. Dans l’immédiat, je me réjouis surtout que ce livre commence sa vie au contact du public*. Un livre n’existe jamais tout à fait tant qu’il n’a pas trouvé ses lecteurs.

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 *Roland Frias sera en dédicaces :
Samedi 30 mai à 10 heures à la Fnac de Furiani
Samedi 6 et dimanche 7 juin au Salon du livre corse à Allauch à l’invitation de.  l’Association des éditeurs corses et de la Maison de la Corse.