« Des boues rouges aux nuits bleues – Aux origines du nationalisme corse contemporain », le film réalisé par Jean-Baptiste Andreani et Lionel Boisseau, produit par Injam productions et Storia Productions avec la participation de France 3 Via Stella et Public Sénat, sera diffusé sur Via Stella le 5 mai à 20h45, le jour du 50ème anniversaire de la naissance du FLNC (Front de libération nationale de la Corse). L’avant-première du film, le 30 avril au Centre culturel Charles Rocchi de Biguglia en présence des protagonistes du film et des réalisateurs, a réuni plus de 450 personnes et suscité un vrai engouement. Le film, basé sur le récit des témoins encore vivants et sur un rigoureux travail d’archives, propose une reconstitution inédite de cette époque avec des images 3D. Il explique le conteste et les mécanismes qui ont conduit à la violence politique qui a secoué la Corse pendant des décennies. Interviews croisées des deux réalisateurs.
- Pourquoi avoir choisi de faire un film sur ce thème très particulier des origines du nationalisme corse contemporain ?
- Jean-Baptiste Andreani : L’idée, pour moi, était d’approcher cette question qui est très présente en Corse dans la mémoire collective, ce passé nationaliste dont les politiques se servent. Quand Gilles Simeoni dit : « Tamanta Strada ! », cela veut tout dire et rien dire. C’est une longue route, mais est-ce que les Corses aujourd’hui, les électeurs corses qui doivent faire un choix, connaissent cette longue route ? Pourquoi est-ce que Gilles Simeoni dit cela lorsqu’il arrive au pouvoir en 2015 ? C’est quelque chose qui m’a toujours interpellé. On connait tous un peu cette histoire, surtout les évènements d’Aleria, mais on ne sait pas réellement ce qu’il s’est passé, quels étaient les tenants et les aboutissants, quel était le climat de l’époque, comment était la Corse dans ces années-là ? Et comment la Corse se situait au confluent de plusieurs autres phénomènes dans le monde ? Les luttes de libération nationale sont très répandues dans les années 70. Cela m’a questionné. J’ai fait la démarche d’essayer de comprendre cette histoire contemporaine que mes parents, mon entourage m’avait raconté par bribes, sans mettre tous les éléments ensemble, il n’y avait pas de continuum. Ce film est un moyen de créer un fil rouge entre tous ces évènements, de regarder les archives, requestionner ce passé, plutôt comme un réalisateur, voire comme un journaliste, un peu à froid, sans forcément avoir des idées préconçues, en mettant de côté les idées familiales. J’ai développé ensuite une autre strate de pensée avec Lionel, ce qui m’a permis d’avoir encore plus de distance critique vis-à-vis de la façon dont les choses se sont passées. Il était très important pour moi de ne pas être seul. Nous avons travaillé ensemble pendant quatre ans, du début à la fin du projet.
- Lionel Boisseau : Pour moi, bien sûr, l’histoire est différente. Je vis en Corse depuis une trentaine d’années. Je suis journaliste à la base et un grand fan de foot, mes premiers travaux ont été de raconter l’histoire du Sporting, les grands moments, la finale de 78, la victoire de 81 en Coupe de France. La politique n’est jamais loin. Dès 1978, le Sporting est l’étendard des premières revendications nationalistes. Assez naturellement, je me questionne sur la raison. D’en parler avec Jean Baptiste m’a donné l’envie de raconter cette histoire. Pour moi, les années 80, ce sont les Nuits bleues, mais il y a eu un avant. Notre idée était de remettre chacun des évènements dans une continuité historique pour arriver aux Nuits Bleues et donner des clés d’explication sur la naissance des mouvements nationalistes.
- Jean-Baptiste Andreani : L’idée, pour moi, était d’approcher cette question qui est très présente en Corse dans la mémoire collective, ce passé nationaliste dont les politiques se servent. Quand Gilles Simeoni dit : « Tamanta Strada ! », cela veut tout dire et rien dire. C’est une longue route, mais est-ce que les Corses aujourd’hui, les électeurs corses qui doivent faire un choix, connaissent cette longue route ? Pourquoi est-ce que Gilles Simeoni dit cela lorsqu’il arrive au pouvoir en 2015 ? C’est quelque chose qui m’a toujours interpellé. On connait tous un peu cette histoire, surtout les évènements d’Aleria, mais on ne sait pas réellement ce qu’il s’est passé, quels étaient les tenants et les aboutissants, quel était le climat de l’époque, comment était la Corse dans ces années-là ? Et comment la Corse se situait au confluent de plusieurs autres phénomènes dans le monde ? Les luttes de libération nationale sont très répandues dans les années 70. Cela m’a questionné. J’ai fait la démarche d’essayer de comprendre cette histoire contemporaine que mes parents, mon entourage m’avait raconté par bribes, sans mettre tous les éléments ensemble, il n’y avait pas de continuum. Ce film est un moyen de créer un fil rouge entre tous ces évènements, de regarder les archives, requestionner ce passé, plutôt comme un réalisateur, voire comme un journaliste, un peu à froid, sans forcément avoir des idées préconçues, en mettant de côté les idées familiales. J’ai développé ensuite une autre strate de pensée avec Lionel, ce qui m’a permis d’avoir encore plus de distance critique vis-à-vis de la façon dont les choses se sont passées. Il était très important pour moi de ne pas être seul. Nous avons travaillé ensemble pendant quatre ans, du début à la fin du projet.
- Lionel Boisseau : Pour moi, bien sûr, l’histoire est différente. Je vis en Corse depuis une trentaine d’années. Je suis journaliste à la base et un grand fan de foot, mes premiers travaux ont été de raconter l’histoire du Sporting, les grands moments, la finale de 78, la victoire de 81 en Coupe de France. La politique n’est jamais loin. Dès 1978, le Sporting est l’étendard des premières revendications nationalistes. Assez naturellement, je me questionne sur la raison. D’en parler avec Jean Baptiste m’a donné l’envie de raconter cette histoire. Pour moi, les années 80, ce sont les Nuits bleues, mais il y a eu un avant. Notre idée était de remettre chacun des évènements dans une continuité historique pour arriver aux Nuits Bleues et donner des clés d’explication sur la naissance des mouvements nationalistes.
- Pensez-vous que la jeunesse corse connaît mal cette histoire, la fantasme peut-être ? Aviez-vous le désir de lui donner une vision plus juste ?
- Jean-Baptiste Andreani : C’est exactement ça ! J’ai fait ce film pour les jeunes Corses, dont je suis et qui sont ignorants de cette histoire, pour leur expliquer les choses. Je crois qu’on est toujours le fruit de son histoire personnelle et de son histoire collective. Les Nuits bleues ou les Boues rouges n’apparaissent pas ex-nihilo. Cela commence dans la pauvreté d’après-guerre, dans les années 50. La Corse est en ruine, elle compte 150 000 habitants, alors qu’au début du XXe siècle, elle en comptait 200 000 à 230 000. Elle perd quasiment 100 000 habitants en 50 ans à cause des guerres, de la colonisation, de l’exil. Les jeunes partent pour trouver un meilleur avenir en Algérie, comme l’ont fait mes grands-parents, en Asie du Sud-Est, au Vietnam, ou dans d’autres endroits où la France est très présente. On commence d’ailleurs notre film, après le générique, avec une archive qui me marque beaucoup. Un vieil homme, à qui on demande lors d’un micro trottoir dans les années 60 : « c’est quoi la Corse pour vous ? », a une réponse laconique qui tombe comme un couperet : « Il n’y a rien en Corse ! Il n’y a que des vieux, les jeunes sont obligés de partir sur le continent pour gagner un meilleur salaire ». Quand on a 20 ans dans ces années-là, on ressent une amertume. La Corse n’a aucun développement économique, aucun avenir, elle est dans l’angle mort du rétroviseur de la France.
- Lionel Boisseau : Quand j’ai lu la biographie d’Edmond Simeoni, j’ai été frappé quand il décrit comment la Corse est passée d’un manque d’antagonisme à la déception vis-à-vis de l’État français et de la France en général. Cette déception commence dans les années 50 quand tous les Corses partis en Algérie ou en Indochine reviennent et se rendent compte que leur territoire est abandonné, pas développé. Ce qui m’intéressait dans le continuum historique, c’est cette suite de déceptions vis-à-vis d’un État français qui se comporte mal et qui ne va jamais répondre aux attentes des Corses. Elle commence par une trahison avec l’histoire de l’Argentella, les Corses se demandent comment un État ose envoyer la bombe nucléaire sur leur île. Ensuite, la SOMIVAC, la répartition des terres en Plaine Orientale, les Boues rouges... Ce sont des éléments factuels que montre le film. Cette dimension de déception va conduire nos témoins à faire des choses qu’ils n’auraient jamais fait sans elle. S’il n’y avait pas eu cette déception, ils ne seraient jamais sortis de leur vie quotidienne. Cette déception est un des gros moteurs de ce qu’il va se passer ensuite.
- Jean-Baptiste Andreani : C’est exactement ça ! J’ai fait ce film pour les jeunes Corses, dont je suis et qui sont ignorants de cette histoire, pour leur expliquer les choses. Je crois qu’on est toujours le fruit de son histoire personnelle et de son histoire collective. Les Nuits bleues ou les Boues rouges n’apparaissent pas ex-nihilo. Cela commence dans la pauvreté d’après-guerre, dans les années 50. La Corse est en ruine, elle compte 150 000 habitants, alors qu’au début du XXe siècle, elle en comptait 200 000 à 230 000. Elle perd quasiment 100 000 habitants en 50 ans à cause des guerres, de la colonisation, de l’exil. Les jeunes partent pour trouver un meilleur avenir en Algérie, comme l’ont fait mes grands-parents, en Asie du Sud-Est, au Vietnam, ou dans d’autres endroits où la France est très présente. On commence d’ailleurs notre film, après le générique, avec une archive qui me marque beaucoup. Un vieil homme, à qui on demande lors d’un micro trottoir dans les années 60 : « c’est quoi la Corse pour vous ? », a une réponse laconique qui tombe comme un couperet : « Il n’y a rien en Corse ! Il n’y a que des vieux, les jeunes sont obligés de partir sur le continent pour gagner un meilleur salaire ». Quand on a 20 ans dans ces années-là, on ressent une amertume. La Corse n’a aucun développement économique, aucun avenir, elle est dans l’angle mort du rétroviseur de la France.
- Lionel Boisseau : Quand j’ai lu la biographie d’Edmond Simeoni, j’ai été frappé quand il décrit comment la Corse est passée d’un manque d’antagonisme à la déception vis-à-vis de l’État français et de la France en général. Cette déception commence dans les années 50 quand tous les Corses partis en Algérie ou en Indochine reviennent et se rendent compte que leur territoire est abandonné, pas développé. Ce qui m’intéressait dans le continuum historique, c’est cette suite de déceptions vis-à-vis d’un État français qui se comporte mal et qui ne va jamais répondre aux attentes des Corses. Elle commence par une trahison avec l’histoire de l’Argentella, les Corses se demandent comment un État ose envoyer la bombe nucléaire sur leur île. Ensuite, la SOMIVAC, la répartition des terres en Plaine Orientale, les Boues rouges... Ce sont des éléments factuels que montre le film. Cette dimension de déception va conduire nos témoins à faire des choses qu’ils n’auraient jamais fait sans elle. S’il n’y avait pas eu cette déception, ils ne seraient jamais sortis de leur vie quotidienne. Cette déception est un des gros moteurs de ce qu’il va se passer ensuite.
- Peut-on parler d’une sorte de fatalité, d’un enchaînement inexorable de causes à effets ?
- Lionel Boisseau : Oui ! C’est ce que permet de voir ce documentaire de 52 minutes. Nous avons regardé ce qui avait été fait jusque-là, il n’y avait que des bouts d’actu, on raconte Aleria ou les Boues rouges comme un flash. Replacer tous les éléments dans cette continuité historique, dans un ordre chronologique, met en lumière l’accumulation des déceptions et le caractère inéluctable de la violence. Tous les témoins nous l’ont dit : la violence devenait la seule possibilité de faire quelque chose.
- Jean-Baptiste Andreani : C’est un terrain sur lequel les frères Simeoni ne sont pas allés. La jeunesse a foi dans les frères Simeoni qui sont très charismatiques, dans l’ARC (Action régionaliste corse) et dans les autres mouvements politiques, mais, malgré la contestation, les discours, les réunions publiques, la raison, rien ne bouge ! L’emprise du clan étouffe toute contestation, tout questionnement sur la situation, comme le montre le film. Un autre élément important est la diffusion de l’ouvrage « Autonomia », le manifeste de l’ARC dans les années 70. C’est un manifeste politique, économique et culturel, un vrai programme, mais tout cela n’arrive pas à convaincre. En revanche, il suffit d’un attentat contre un bateau pollueur pour qu’au lendemain de l’explosion, la pollution de la Montedison, qui courait dans les eaux corses depuis un an, cesse immédiatement. Une partie de la population, notamment les gens qui ont décidé d’être clandestins, comprend que, malheureusement, le rapport de forces avec l’État doit aller vers la violence politique parce seule, la violence politique fait avancer les choses et reculer l’État. On en a la preuve avec Aléria et la création du FLNC, ou même aujourd’hui avec les Gilets jaunes. Tant qu’il n’y a pas d’action populaire très vive, l’État français est structuré de telle manière que les choses ne bougent pas. Il faut comprendre les militants de l’époque qui vont goûter à cette efficacité de la violence. Malheureusement, la violence est aussi un piège. On l’a vu avec le destin funeste du mouvement national dans les décennies qui ont suivi. Mais à cette époque-là, l’espoir naît par la violence parce que l’État ne répond pas.
- Lionel Boisseau : Oui ! C’est ce que permet de voir ce documentaire de 52 minutes. Nous avons regardé ce qui avait été fait jusque-là, il n’y avait que des bouts d’actu, on raconte Aleria ou les Boues rouges comme un flash. Replacer tous les éléments dans cette continuité historique, dans un ordre chronologique, met en lumière l’accumulation des déceptions et le caractère inéluctable de la violence. Tous les témoins nous l’ont dit : la violence devenait la seule possibilité de faire quelque chose.
- Jean-Baptiste Andreani : C’est un terrain sur lequel les frères Simeoni ne sont pas allés. La jeunesse a foi dans les frères Simeoni qui sont très charismatiques, dans l’ARC (Action régionaliste corse) et dans les autres mouvements politiques, mais, malgré la contestation, les discours, les réunions publiques, la raison, rien ne bouge ! L’emprise du clan étouffe toute contestation, tout questionnement sur la situation, comme le montre le film. Un autre élément important est la diffusion de l’ouvrage « Autonomia », le manifeste de l’ARC dans les années 70. C’est un manifeste politique, économique et culturel, un vrai programme, mais tout cela n’arrive pas à convaincre. En revanche, il suffit d’un attentat contre un bateau pollueur pour qu’au lendemain de l’explosion, la pollution de la Montedison, qui courait dans les eaux corses depuis un an, cesse immédiatement. Une partie de la population, notamment les gens qui ont décidé d’être clandestins, comprend que, malheureusement, le rapport de forces avec l’État doit aller vers la violence politique parce seule, la violence politique fait avancer les choses et reculer l’État. On en a la preuve avec Aléria et la création du FLNC, ou même aujourd’hui avec les Gilets jaunes. Tant qu’il n’y a pas d’action populaire très vive, l’État français est structuré de telle manière que les choses ne bougent pas. Il faut comprendre les militants de l’époque qui vont goûter à cette efficacité de la violence. Malheureusement, la violence est aussi un piège. On l’a vu avec le destin funeste du mouvement national dans les décennies qui ont suivi. Mais à cette époque-là, l’espoir naît par la violence parce que l’État ne répond pas.
- Pourquoi avez-vous fait le choix de stopper votre récit juste après Aleria ?
- Jean-Baptiste Andreani : C’est une question de narration. Le format du film était de 52 minutes, et on aurait maltraité les évènements si on avait excédé la période de cinq ans que l’on traite dans le film. Il a fallu faire un casting qualitatif de témoins, un casting de rencontre et d’osmose. On voulait que toutes les personnes, qui interviennent dans notre film, soient directement liées aux évènements. On ne voulait pas quelqu’un qui parle d’un évènement sans l’avoir vécu. Donc, pas d’historien, pas de sachant, pas de gens qui ont eu une action militante 20 ou 30 ans après. Cela ne nous intéressait pas. Ce qui nous intéressait, c’était la parole de témoins qui, dans leur jeunesse, avaient entendu parler de l’Argentella, des Boues rouges et des Nuits bleues, l’avaient vécu et avaient fait des manifestations, des gens qui ont eu un rôle-clé lors de cette période. Il nous a fallu du temps pour mettre en place ce casting resserré. L’intérêt aussi pour nous, c’était d’avoir la parole de témoins encore vivants qui ont fait peut-être leur dernier témoignage sur une page de leur vie. Max Simeoni est décédé au cours de notre tournage, nous le regrettons. Garder ces derniers souvenirs, cette subjectivité de l’époque, est très important. À partir du moment où on l’a fixée, on a eu du matériau pour commencer à écrire l’histoire et à cristalliser les évènements.
- Lionel Boisseau : Le choix éditorial était vraiment de s’axer sur une période très précise. D’ailleurs, le titre le dit clairement. Et surtout, c’était le bon moment. Les témoins avaient envie de parler. Jean-Pierre Susini raconte l’attentat du Scarlino, le navire pollueur de la Montedison, il assume le fait de dire qu’il y était, alors que jusque-là, il disait : « on ». Les gens qui parlent dans le film, nous avons pris le temps de les rencontrer plusieurs fois pour recueillir la meilleure parole possible. Nous avons eu la chance de pouvoir prendre ce temps-là, d’exclure totalement les gens qui n’avaient pas participé. Ce qui est assez amusant aujourd’hui, c’est que de nombreux militants s’arrogent le fait d’avoir participé à ces différentes actions. Cette idée énerve beaucoup ceux qui y étaient vraiment. Jean-Pierre Susini nous a dit : « Il y avait 4000 personnes sur le Scarlino ! ». Comme c’était des actions clandestines, n’importe qui peut prétendre qu'il y était ! Jeudi soir, après la projection, les témoins ont rappelé que c’était eux qui avaient fait les actions, pas les autres.
- Cela a-t-il été difficile de faire le tri entre les vrais et faux acteurs ?
- Lionel Boisseau : Non ! On savait qui était les bons, il n’y avait pas de doute là-dessus ! Certains s’étaient déjà exprimés. Une des surprises du casting a été Alain Peraldi qui, jusque-là, ne s’était pas beaucoup exprimé, et que nous avons découvert lors des commémorations d’Aleria où il a parlé en tant que président de l'association Aleria 75. En entendant sa parole, nous lui avons demandé de participer au film, parce que c’est une voix un peu différente, un militant qui a eu une autre vie. Je crois que c’est l’une des belles paroles du film parce que la moins attendue. Jean-Pierre Susini, Nanou Battestini, Louis Sarocchi s’étaient déjà exprimés. Alain Peraldi apporte d’autres mots, un autre regard. Le temps passé sur le film vient aussi de là. Il fallait qu’on trouve la bonne manière, les bons intervenants. Il ne faut pas non plus oublier le temps de recherche des archives qui est très important. Il y a beaucoup d’archives qui coûtent cher. Les films se financent toujours de la même manière, la chaîne de diffusion, le CNC…, et c’est grâce à l’aide de la Collectivité de Corse que nous avons pu obtenir un certain nombre d’archives, dont certaines étaient assez peu vues. C’est de la aussi que vient la réussite du film : l’esthétisme, les archives et la force des témoignages.
- Vous êtes-vous heurtés à des difficultés ?
- Lionel Boisseau : Il fallait déjà tous les deux être d’accord sur le contenu. C’était le plus simple. Il a fallu ensuite valider une narration avec nos producteurs : Marc Andreani d’Injam Production, que je connais depuis très longtemps et avec lequel j’ai fait mes films sur le Sporting, et Jérome Paoli de Storia Production, que l’on a découvert avec ce film. Il y a eu beaucoup de discussions avec nos producteurs, qui sont vraiment parties prenantes parce que c’est une histoire qu’ils connaissent bien, et aussi avec France 3 Via Stella et Public Sénat. Nous avions des envies qui ne correspondait pas forcément à ce qu’attend un diffuseur. Nous sommes contents d’avoir une diffusion sur Public Sénat, c’est-à-dire une diffusion nationale. Mais, on ne s’adresse pas éditorialement de la même façon à un public corse et à un public continental. Il y a des choses évidentes pour un public corse qui ne le sont pas pour un public continental. D’où la dimension pédagogique du film pour avoir une audience large. On s’est rendu compte à la projection que cette dimension pédagogique continentale peut aussi servir à un public corse plus jeune qui n’a pas forcément les clés qu’ont les autres générations.
- Jean-Baptiste Andreani : Via Stella et Public Sénat sont deux chaînes totalement différentes. L’une est une chaîne régionale et l’autre, une chaîne nationale, parlementaire, donc une chaîne politique qui traite des sujets de société, d’histoire, un peu pointus. Le sujet, que nous traitons, est très particulier, très sensible, pour une chaîne continentale parce que la Corse et la France ont une histoire tumultueuse de plus de 2 siècles et demi. Je me demande si la France et ses médias ont fait la paix avec l’histoire contemporaine. C’est une vraie question ! Il y a un vrai malaise. On ne commence à parler de la guerre d’Algérie, de la Collaboration que depuis une dizaine d’années seulement. On parle très peu de l’Asie du Sud-Est et de l’Indochine, ou de la présence française en Afrique. Globalement, il faut du temps en France pour s’exprimer librement, sans encombre, sur l’histoire contemporaine. Sur ce fait précis de l’histoire corse, la naissance d’un mouvement de violence politique, agrégé à un mouvement public, c’est encore plus compliqué ! On ne sait pas trop comment l’aborder, qu’est-ce que l’on peut dire qui soit politiquement correct, qu’est-ce qu’on peut rappeler ? Quelles sont les limites ? L’affaire Érignac a été un choc, un traumatisme, à la fois, pour la Corse et le continent. Les Nuits bleues dans les années 80 avaient fini par prendre un caractère un peu folklorique, on se demandait avec un sourire en coin : « quelle est la gendarmerie qui va exploser cette nuit ? ». Le film « L’enquête Corse » traite la question de manière extrêmement légère. Avec l’affaire Érignac, on change complètement d’avis. Le public continental comprend qu’il ne connaît pas du tout la Corse, les raisons de ce combat, ce qui se passe, pourquoi un préfet est mort. Il faut faire très attention à ce qu’on dit et la manière dont les choses peuvent être perçues. Mais nous, notre rôle en tant que réalisateurs est de dire les choses telles qu’elles se sont passées, sans jugement et sans appréciation personnelle. C’est pour cela que nous sommes en tandem, pour essayer de mettre avec le sujet le plus à distance possible et de lui donner le moins de connotation possible. C’est l’effort que nous avons essayé de faire.
- Jean-Baptiste Andreani : C’est une question de narration. Le format du film était de 52 minutes, et on aurait maltraité les évènements si on avait excédé la période de cinq ans que l’on traite dans le film. Il a fallu faire un casting qualitatif de témoins, un casting de rencontre et d’osmose. On voulait que toutes les personnes, qui interviennent dans notre film, soient directement liées aux évènements. On ne voulait pas quelqu’un qui parle d’un évènement sans l’avoir vécu. Donc, pas d’historien, pas de sachant, pas de gens qui ont eu une action militante 20 ou 30 ans après. Cela ne nous intéressait pas. Ce qui nous intéressait, c’était la parole de témoins qui, dans leur jeunesse, avaient entendu parler de l’Argentella, des Boues rouges et des Nuits bleues, l’avaient vécu et avaient fait des manifestations, des gens qui ont eu un rôle-clé lors de cette période. Il nous a fallu du temps pour mettre en place ce casting resserré. L’intérêt aussi pour nous, c’était d’avoir la parole de témoins encore vivants qui ont fait peut-être leur dernier témoignage sur une page de leur vie. Max Simeoni est décédé au cours de notre tournage, nous le regrettons. Garder ces derniers souvenirs, cette subjectivité de l’époque, est très important. À partir du moment où on l’a fixée, on a eu du matériau pour commencer à écrire l’histoire et à cristalliser les évènements.
- Lionel Boisseau : Le choix éditorial était vraiment de s’axer sur une période très précise. D’ailleurs, le titre le dit clairement. Et surtout, c’était le bon moment. Les témoins avaient envie de parler. Jean-Pierre Susini raconte l’attentat du Scarlino, le navire pollueur de la Montedison, il assume le fait de dire qu’il y était, alors que jusque-là, il disait : « on ». Les gens qui parlent dans le film, nous avons pris le temps de les rencontrer plusieurs fois pour recueillir la meilleure parole possible. Nous avons eu la chance de pouvoir prendre ce temps-là, d’exclure totalement les gens qui n’avaient pas participé. Ce qui est assez amusant aujourd’hui, c’est que de nombreux militants s’arrogent le fait d’avoir participé à ces différentes actions. Cette idée énerve beaucoup ceux qui y étaient vraiment. Jean-Pierre Susini nous a dit : « Il y avait 4000 personnes sur le Scarlino ! ». Comme c’était des actions clandestines, n’importe qui peut prétendre qu'il y était ! Jeudi soir, après la projection, les témoins ont rappelé que c’était eux qui avaient fait les actions, pas les autres.
- Cela a-t-il été difficile de faire le tri entre les vrais et faux acteurs ?
- Lionel Boisseau : Non ! On savait qui était les bons, il n’y avait pas de doute là-dessus ! Certains s’étaient déjà exprimés. Une des surprises du casting a été Alain Peraldi qui, jusque-là, ne s’était pas beaucoup exprimé, et que nous avons découvert lors des commémorations d’Aleria où il a parlé en tant que président de l'association Aleria 75. En entendant sa parole, nous lui avons demandé de participer au film, parce que c’est une voix un peu différente, un militant qui a eu une autre vie. Je crois que c’est l’une des belles paroles du film parce que la moins attendue. Jean-Pierre Susini, Nanou Battestini, Louis Sarocchi s’étaient déjà exprimés. Alain Peraldi apporte d’autres mots, un autre regard. Le temps passé sur le film vient aussi de là. Il fallait qu’on trouve la bonne manière, les bons intervenants. Il ne faut pas non plus oublier le temps de recherche des archives qui est très important. Il y a beaucoup d’archives qui coûtent cher. Les films se financent toujours de la même manière, la chaîne de diffusion, le CNC…, et c’est grâce à l’aide de la Collectivité de Corse que nous avons pu obtenir un certain nombre d’archives, dont certaines étaient assez peu vues. C’est de la aussi que vient la réussite du film : l’esthétisme, les archives et la force des témoignages.
- Vous êtes-vous heurtés à des difficultés ?
- Lionel Boisseau : Il fallait déjà tous les deux être d’accord sur le contenu. C’était le plus simple. Il a fallu ensuite valider une narration avec nos producteurs : Marc Andreani d’Injam Production, que je connais depuis très longtemps et avec lequel j’ai fait mes films sur le Sporting, et Jérome Paoli de Storia Production, que l’on a découvert avec ce film. Il y a eu beaucoup de discussions avec nos producteurs, qui sont vraiment parties prenantes parce que c’est une histoire qu’ils connaissent bien, et aussi avec France 3 Via Stella et Public Sénat. Nous avions des envies qui ne correspondait pas forcément à ce qu’attend un diffuseur. Nous sommes contents d’avoir une diffusion sur Public Sénat, c’est-à-dire une diffusion nationale. Mais, on ne s’adresse pas éditorialement de la même façon à un public corse et à un public continental. Il y a des choses évidentes pour un public corse qui ne le sont pas pour un public continental. D’où la dimension pédagogique du film pour avoir une audience large. On s’est rendu compte à la projection que cette dimension pédagogique continentale peut aussi servir à un public corse plus jeune qui n’a pas forcément les clés qu’ont les autres générations.
- Jean-Baptiste Andreani : Via Stella et Public Sénat sont deux chaînes totalement différentes. L’une est une chaîne régionale et l’autre, une chaîne nationale, parlementaire, donc une chaîne politique qui traite des sujets de société, d’histoire, un peu pointus. Le sujet, que nous traitons, est très particulier, très sensible, pour une chaîne continentale parce que la Corse et la France ont une histoire tumultueuse de plus de 2 siècles et demi. Je me demande si la France et ses médias ont fait la paix avec l’histoire contemporaine. C’est une vraie question ! Il y a un vrai malaise. On ne commence à parler de la guerre d’Algérie, de la Collaboration que depuis une dizaine d’années seulement. On parle très peu de l’Asie du Sud-Est et de l’Indochine, ou de la présence française en Afrique. Globalement, il faut du temps en France pour s’exprimer librement, sans encombre, sur l’histoire contemporaine. Sur ce fait précis de l’histoire corse, la naissance d’un mouvement de violence politique, agrégé à un mouvement public, c’est encore plus compliqué ! On ne sait pas trop comment l’aborder, qu’est-ce que l’on peut dire qui soit politiquement correct, qu’est-ce qu’on peut rappeler ? Quelles sont les limites ? L’affaire Érignac a été un choc, un traumatisme, à la fois, pour la Corse et le continent. Les Nuits bleues dans les années 80 avaient fini par prendre un caractère un peu folklorique, on se demandait avec un sourire en coin : « quelle est la gendarmerie qui va exploser cette nuit ? ». Le film « L’enquête Corse » traite la question de manière extrêmement légère. Avec l’affaire Érignac, on change complètement d’avis. Le public continental comprend qu’il ne connaît pas du tout la Corse, les raisons de ce combat, ce qui se passe, pourquoi un préfet est mort. Il faut faire très attention à ce qu’on dit et la manière dont les choses peuvent être perçues. Mais nous, notre rôle en tant que réalisateurs est de dire les choses telles qu’elles se sont passées, sans jugement et sans appréciation personnelle. C’est pour cela que nous sommes en tandem, pour essayer de mettre avec le sujet le plus à distance possible et de lui donner le moins de connotation possible. C’est l’effort que nous avons essayé de faire.
- L’image du film est très belle. Qu’avez-vous voulu montrer à travers l’esthétisme de l’image et les reconstitutions 3D ?
- Jean-Baptiste Andreani : Je suis, à la fois, le coréalisateur du film et le chef opérateur, donc la personne en charge de l’image, de l’esthétique du film. Il était important pour moi de donner une dimension immersive au public, de ne pas traiter le sujet comme un reportage, mais comme un documentaire. Ce sont deux choses tout à fait différentes. Important de travailler de beaux cadres, la colorimétrie, un rythme de montage afin que le public adhère encore plus au récit. L’immersion est un des maître-mots de notre film. Une immersion avec les témoins, au temps présent, dans une évolution chronologique pour permettre aux spectateurs de marcher aux côtés du personnage principal, de se mettre à sa place, de comprendre les raisons de sa colère et de son action. Il ne s’agit pas de cautionner, mais d’expliquer un mécanisme, et il n’y a rien de mieux pour cela qu’un récit immersif. On s’adresse aussi à un public jeune qu’il faut retenir par l’image, la musique, l’intensité. La création d’images 3D fait la particularité de notre film. Il n’existe pas d’image du Scarlino qui a explosé en 1974, des Nuits bleues en 1976, de l’assaut d’Aléria. On a les images des préparatifs, du résultat, des morts, des blessés, mais on n’a pas les images de l’assaut. C’est d’ailleurs une question qui a été soulevée lors du procès. Pas d’image de l’Argentella. Le pouvoir gaulliste contrôle l’ORTF qui ne donne pas consigne aux journalistes de filmer des manifestations contre le programme nucléaire que ce pouvoir veut développer en Corse. Il y a juste quelques photos, des coupures de presse, mais pas d’archives vidéo. Ce manque d’images est un gros problème. Il y a des récits, des témoignages, des livres, mais pas d’images sur beaucoup d’éléments qui sont constitutifs de l'histoire contemporaine de la Corse. Nous avons voulu créer des éléments 3D pour remplacer les pièces manquantes du puzzle. Dire qu’un bateau a explosé, ce n’est pas pareil que de le voir exploser. Notre documentaire permet de le montrer.
- Puisque vous privilégiez la parole des témoins, pourquoi mettre une voix off ?
- Lionel Boisseau : On avait l’idée de faire une narration uniquement sur leurs paroles. Puis on s’est rendu compte au moment du montage que, par rapport à la dimension pédagogique, pour bien comprendre l’histoire, on avait besoin d’une voix off. Comme l’histoire était chronologique, il fallait lier les périodes. On ne pouvait pas le demander aux témoins qui étaient déjà dans le ressenti, le récit précis de ce qu’ils avaient vécu. Il fallait aussi réussir la bonne narration sans sur-exagérer l’aspect pédagogique. Les gens, qui ont vu le film, nous disent qu’on ne s’ennuie jamais et que l’on apprend beaucoup de choses. Ça fait partie du temps de travail d’arriver à trouver ce rythme-là.
- Ce film s’arrête brutalement, donnant une sensation de frustration. Aura-t-il y une suite ?
- Lionel Boisseau : En tout cas, pas une suite chronologique. Notre choix de raconter les origines et d’arrêter le film à la commémoration d’Aléria est d’abord lié au 50e anniversaire du FLNC et à une diffusion le 5 mai. C’était donc un choix éditorial et un choix de diffusion, évident et clair. On comprend la frustration de certains spectateurs qui nous ont dit : « Qu’est-ce qui s’est passé après ? Que sont devenus les militants ? ». Nous n’avions pas envie de raconter la suite parce c’est une autre histoire. Peut-être que la parole n’est pas encore sereine pour la raconter !
- Jean-Baptiste Andreani : La libération de la parole est un élément très important. Comment la parole peut être dite, écrite, filmée sur des questions qui touchent de tels faits ? C’est très compliqué ! On est dans un moment où un petit vernis commence à recouvrir ces évènements, à les fixer. On peut aujourd’hui les dire parce que la parole est mûre pour qu’on puisse l’accueillir, mais celle qui vient sur les décennies suivantes ne l’est peut-être pas encore. Le 5 mai à 20h45 sera diffusé notre film sur Via Stella. Suivra un film de Jean Froment qui s’appelle « So elle », consacré au regard exclusivement féminin de la lutte de libération nationale au travers de paroles de femmes et de proches de militants. Leurs témoignages sont encore plus personnels, plus intimes. Leurs paroles, sur les années qui suivent Aleria, ont pu mûrir, mais moins sur la question historique que sur la question personnelle.
- Jean-Baptiste Andreani : Je suis, à la fois, le coréalisateur du film et le chef opérateur, donc la personne en charge de l’image, de l’esthétique du film. Il était important pour moi de donner une dimension immersive au public, de ne pas traiter le sujet comme un reportage, mais comme un documentaire. Ce sont deux choses tout à fait différentes. Important de travailler de beaux cadres, la colorimétrie, un rythme de montage afin que le public adhère encore plus au récit. L’immersion est un des maître-mots de notre film. Une immersion avec les témoins, au temps présent, dans une évolution chronologique pour permettre aux spectateurs de marcher aux côtés du personnage principal, de se mettre à sa place, de comprendre les raisons de sa colère et de son action. Il ne s’agit pas de cautionner, mais d’expliquer un mécanisme, et il n’y a rien de mieux pour cela qu’un récit immersif. On s’adresse aussi à un public jeune qu’il faut retenir par l’image, la musique, l’intensité. La création d’images 3D fait la particularité de notre film. Il n’existe pas d’image du Scarlino qui a explosé en 1974, des Nuits bleues en 1976, de l’assaut d’Aléria. On a les images des préparatifs, du résultat, des morts, des blessés, mais on n’a pas les images de l’assaut. C’est d’ailleurs une question qui a été soulevée lors du procès. Pas d’image de l’Argentella. Le pouvoir gaulliste contrôle l’ORTF qui ne donne pas consigne aux journalistes de filmer des manifestations contre le programme nucléaire que ce pouvoir veut développer en Corse. Il y a juste quelques photos, des coupures de presse, mais pas d’archives vidéo. Ce manque d’images est un gros problème. Il y a des récits, des témoignages, des livres, mais pas d’images sur beaucoup d’éléments qui sont constitutifs de l'histoire contemporaine de la Corse. Nous avons voulu créer des éléments 3D pour remplacer les pièces manquantes du puzzle. Dire qu’un bateau a explosé, ce n’est pas pareil que de le voir exploser. Notre documentaire permet de le montrer.
- Puisque vous privilégiez la parole des témoins, pourquoi mettre une voix off ?
- Lionel Boisseau : On avait l’idée de faire une narration uniquement sur leurs paroles. Puis on s’est rendu compte au moment du montage que, par rapport à la dimension pédagogique, pour bien comprendre l’histoire, on avait besoin d’une voix off. Comme l’histoire était chronologique, il fallait lier les périodes. On ne pouvait pas le demander aux témoins qui étaient déjà dans le ressenti, le récit précis de ce qu’ils avaient vécu. Il fallait aussi réussir la bonne narration sans sur-exagérer l’aspect pédagogique. Les gens, qui ont vu le film, nous disent qu’on ne s’ennuie jamais et que l’on apprend beaucoup de choses. Ça fait partie du temps de travail d’arriver à trouver ce rythme-là.
- Ce film s’arrête brutalement, donnant une sensation de frustration. Aura-t-il y une suite ?
- Lionel Boisseau : En tout cas, pas une suite chronologique. Notre choix de raconter les origines et d’arrêter le film à la commémoration d’Aléria est d’abord lié au 50e anniversaire du FLNC et à une diffusion le 5 mai. C’était donc un choix éditorial et un choix de diffusion, évident et clair. On comprend la frustration de certains spectateurs qui nous ont dit : « Qu’est-ce qui s’est passé après ? Que sont devenus les militants ? ». Nous n’avions pas envie de raconter la suite parce c’est une autre histoire. Peut-être que la parole n’est pas encore sereine pour la raconter !
- Jean-Baptiste Andreani : La libération de la parole est un élément très important. Comment la parole peut être dite, écrite, filmée sur des questions qui touchent de tels faits ? C’est très compliqué ! On est dans un moment où un petit vernis commence à recouvrir ces évènements, à les fixer. On peut aujourd’hui les dire parce que la parole est mûre pour qu’on puisse l’accueillir, mais celle qui vient sur les décennies suivantes ne l’est peut-être pas encore. Le 5 mai à 20h45 sera diffusé notre film sur Via Stella. Suivra un film de Jean Froment qui s’appelle « So elle », consacré au regard exclusivement féminin de la lutte de libération nationale au travers de paroles de femmes et de proches de militants. Leurs témoignages sont encore plus personnels, plus intimes. Leurs paroles, sur les années qui suivent Aleria, ont pu mûrir, mais moins sur la question historique que sur la question personnelle.
- L'avant-première du film, le 30 avril, a attiré plus de 450 personnes. Vous attendiez-vous à une telle influence, un tel intérêt ?
- Lionel Boisseau : Cela fait quelques années que je fais des projections sur le Sporting, il n’y a jamais eu autant de monde. 450 personnes pour regarder un documentaire de 52 minutes dans une salle, c’est extrêmement gratifiant ! Nous avons senti une curiosité très forte vis-à-vis de cette histoire. Il y a le contexte, le 50e anniversaire de la création du FLNC dont les gens entendent parler. Dans la salle, il y avait aussi nos témoins qui ont reçu une marque d’attachement, très forte, émouvante, du public. Le public a beaucoup applaudi le film qu’il a apprécié, mais il a surtout beaucoup applaudi l'action de ces militants. J’ai senti de manière assez forte cette reconnaissance pour ceux qui ont été les précurseurs, qui étaient là physiquement, une reconnaissance de l’action de ces purs qui n’ont pas été dans la suite de l’histoire.
- Jean-Baptiste Andreani : Cette affluence a été une grande surprise. Pendant quatre ans, notre travail a été opaque, obscur, même pour nos proches qui ne comprenaient pas ce qu’on faisait pendant tout ce temps. Nous avons affiné le sujet, rencontrer les gens, fait le tournage, le montage, l’étalonnage, créé les images 3D. C’était un processus très long et solitaire. Et, à la fin, après beaucoup de doute et d’errance, on a la satisfaction de partager ce film avec autant de personnes qui viennent spontanément et volontiers dans cette salle pour comprendre et le vivre avec nous. Il y a eu un échange très important après le film parce que ces témoins sont encore aujourd’hui des observateurs très affûtés de l’actualité et de la manière dont le mouvement national à œuvrer ces dernières années avec les nouvelles générations qui sont arrivées au pouvoir. C’était formidable !
- Comment les témoins et leur famille ont-ils reçu ce film ?
- Jean-Baptiste Andreani : Ce qui aussi a été formidable pour nous, c’était d’être assis à côté des acteurs et de les écouter commenter, pendant le film, ce qui apparaissait à l’écran. Des militants sont venus avec leurs enfants, voire leurs petits-enfants ou leurs arrières petits-enfants, puisque les plus âgés n’ont pas loin de 90 ans. En Corse, on est assez pudique sur soi en famille, et donc voir un film qui explique comment les choses se sont déroulées et où un de ses proches a été acteur, cela lui donne une dimension tout à fait particulière, interactive. Certains militants se sont reconnus dans les archives quand ils avaient 20 ou 30 ans. Il y a eu un écho, un effet miroir intéressant, un vrai moment d’échange. Pour nous, nous avons rempli notre mission.
Propos recueillis par Nicole MARI.
- Lionel Boisseau : Cela fait quelques années que je fais des projections sur le Sporting, il n’y a jamais eu autant de monde. 450 personnes pour regarder un documentaire de 52 minutes dans une salle, c’est extrêmement gratifiant ! Nous avons senti une curiosité très forte vis-à-vis de cette histoire. Il y a le contexte, le 50e anniversaire de la création du FLNC dont les gens entendent parler. Dans la salle, il y avait aussi nos témoins qui ont reçu une marque d’attachement, très forte, émouvante, du public. Le public a beaucoup applaudi le film qu’il a apprécié, mais il a surtout beaucoup applaudi l'action de ces militants. J’ai senti de manière assez forte cette reconnaissance pour ceux qui ont été les précurseurs, qui étaient là physiquement, une reconnaissance de l’action de ces purs qui n’ont pas été dans la suite de l’histoire.
- Jean-Baptiste Andreani : Cette affluence a été une grande surprise. Pendant quatre ans, notre travail a été opaque, obscur, même pour nos proches qui ne comprenaient pas ce qu’on faisait pendant tout ce temps. Nous avons affiné le sujet, rencontrer les gens, fait le tournage, le montage, l’étalonnage, créé les images 3D. C’était un processus très long et solitaire. Et, à la fin, après beaucoup de doute et d’errance, on a la satisfaction de partager ce film avec autant de personnes qui viennent spontanément et volontiers dans cette salle pour comprendre et le vivre avec nous. Il y a eu un échange très important après le film parce que ces témoins sont encore aujourd’hui des observateurs très affûtés de l’actualité et de la manière dont le mouvement national à œuvrer ces dernières années avec les nouvelles générations qui sont arrivées au pouvoir. C’était formidable !
- Comment les témoins et leur famille ont-ils reçu ce film ?
- Jean-Baptiste Andreani : Ce qui aussi a été formidable pour nous, c’était d’être assis à côté des acteurs et de les écouter commenter, pendant le film, ce qui apparaissait à l’écran. Des militants sont venus avec leurs enfants, voire leurs petits-enfants ou leurs arrières petits-enfants, puisque les plus âgés n’ont pas loin de 90 ans. En Corse, on est assez pudique sur soi en famille, et donc voir un film qui explique comment les choses se sont déroulées et où un de ses proches a été acteur, cela lui donne une dimension tout à fait particulière, interactive. Certains militants se sont reconnus dans les archives quand ils avaient 20 ou 30 ans. Il y a eu un écho, un effet miroir intéressant, un vrai moment d’échange. Pour nous, nous avons rempli notre mission.
Propos recueillis par Nicole MARI.